Les Oiseaux – Daphné du Maurier

Octobre me paraissait parfait pour me plonger dans ce recueil composé de sept nouvelles : « Les Oiseaux », « Le pommier », « Encore un baiser », « Le Vieux », « Mobile inconnu », « Le petit photographe », et enfin « Une seconde d’éternité ». À noter pour les puristes que ce ne sont pas exactement les mêmes que celles existant dans le recueil original en anglais.

« Ce qu’il avait pris tout d’abord pour les coiffes d’écume des vagues était des mouettes. Des centaines, des milliers, des dizaines de milliers…Elles montaient et descendaient avec l’onde, tête au vent, comme une flotte puissante à l’ancre, attendant la marée. A l’est, à l’ouest, partout, des mouettes. Elles s’étendaient aussi loin que son œil pouvait voir, alignées en formation serrée. »

La nouvelle éponyme, qui a inspiré le célébrissime film d’Hitchcock, est sans doute la plus terrifiante de toutes. L’histoire est bien connue, même si certains  détails diffèrent sensiblement de l’adaptation cinématographique. L’automne vient de laisser brusquement la place à l’hiver sur les côtes anglaises, et Nat Hockey, marié et père de famille, remarque l’étrange comportement des oiseaux. Poussés par le froid, la faim ou bien un phénomène tout à fait extraordinaire, ceux-ci se sont en effet mis à attaquer les hommes. Des attaques qui vont aller crescendo tout au long de la nouvelle, à mesure que Nat tente de tout faire pour protéger sa famille. Glaçant et superbement mené.

« Nat écouta le bruit du bois qui se fendait, et se demanda combien de millions d’années d’expérience étaient accumulées dans ces petites cervelles, derrière ces becs pointus, ces yeux perçants, les dotant aujourd’hui d’un tel instinct pour détruire l’humanité avec toute l’adroite précision des machines. »

Les autres nouvelles abordent des thématiques diverses, mais toutes prennent leur source dans un quotidien banal, jusqu’à ce qu’une fausse note semble altérer le déroulé des événements. Dans « Le pommier », un homme se réjouit de sa liberté retrouvée après le décès de sa femme, mais voit sa tranquillité entachée par le vieux pommier de son jardin, qui semble tout à coup prendre une forme humaine et implorer son attention. Dans « Encore un baiser », un jeune mécanicien tombe sous le charme d’une ouvreuse de cinéma, et décide de la suivre dans la nuit. Dans « Mobile inconnu », un homme dévasté s’interroge sur les motifs du suicide de sa jeune épouse enceinte, alors que leur vie paraissait en tout point merveilleuse. Dans « Le petit photographe », une jeune marquise esseulée trompe son ennui en recherchant l’admiration des hommes. Enfin, dans « Une seconde d’éternité », une jeune veuve tire satisfaction du bon ordre de son foyer et ne vit que dans l’attente du retour de sa petite fille, scolarisée en pension. Décrites ainsi, ces nouvelles paraissent toutes affreusement banales. Des individus ternes, sans grand relief, sans grandes ambitions, dominés par des instincts et des désirs tout ce qu’il y a de plus humains. Mais Daphné du Maurier introduit peu à peu un élément dissonant, quelque chose qui flirte avec le fantastique tout en paraissant, à notre grande horreur, prodigieusement ancré dans le réel. Ces personnages s’engagent sur des routes de plus en plus étranges, provoquant une angoisse diffuse qui étreint le lecteur jusqu’à la dernière ligne.

De toutes, c’est sans doute « Le Vieux » qui m’a le plus surprise, une nouvelle parfaite dans toute son efficacité et toute sa singularité. On avance dans ce court récit à tâtons, redoutant ce qu’il va advenir jusqu’à une chute aussi inattendue qu’efficace. Tout le talent de Daphné du Maurier en quelques lignes à peine.

« Le vent n’est pas tombé avant le mardi ; ce jour-là, je suis retourné à la plage. Y avait plein partout de varech, de bois d’épave, d’huile et de goudron. C’est toujours comme ça après l’ouragan d’est. Je regardai le lac, vers la baraque du Vieux, et je l’ai vu là, avec sa dame, juste au bord. Mais pas trace des enfants. J’ai trouvé ça un peu drôle et j’ai attendu en pensant qu’ils allaient peut-être venir. Ils ne sont pas venus. »

Je suis comme toujours admirative en lisant cette écrivaine de génie qui parvient à tisser une ambiance en mille mots comme en un seul, que ce soit dans ses romans comme Rebecca, Ma cousine Rachel ou L’Auberge de la Jamaïque, ou bien dans ses nouvelles (Pas après minuit avait été un gros coup de coeur). Elle déploie à nouveau ici un style inimitable, une écriture ciselée, précise, dépourvue de formules alambiquées ou superfétatoires et pourtant extraordinairement évocatrice. Quelques lignes à peine et le coeur du lecteur s’étreint, dans l’attente de ce qu’il va advenir. C’est d’autant plus terrifiant qu’elle parvient à souligner l’horreur de situations du quotidien et de personnages tout à fait ordinaires, épinglant les petits travers, les vices cachés, les secrets honteux. Le lecteur est trompé par les faux-semblants et les apparences, avant d’être abandonné, hagard, désemparé par le mystère entourant ces histoires menées d’une main de maître. Du grand art !

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

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2 commentaires sur “Les Oiseaux – Daphné du Maurier

  1. J’ai découvert Daphné du Maurier que très récemment avec « L’auberge de la Jamaïque » ayant beaucoup aimé je compte bien lire ses autres ouvrages notamment « Les oiseaux » dont ta chronique me donne davantage envie de le lire surtout qu’en plus j’adore le film 🙂

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