Vingt-quatre heures de la vie d’une femme – Stefan Zweig

Résumé :

Au début du siècle, une petite pension sur la Côte d’Azur, ou plutôt sur la Riviera, comme on disait alors. Grand émoi chez les clients de l’établissement : la femme d’un des pensionnaires, Mme Henriette, est partie avec un jeune homme qui pourtant n’avait passé là qu’une journée. Seul le narrateur prend la défense de cette créature sans moralité. Et il ne trouvera comme alliée qu’une vieille dame anglaise, sèche et distinguée. C’est elle qui, au cours d’une longue conversation, lui expliquera quels feux mal éteints cette aventure a ranimés chez elle.

« Vingt-quatre heures tellement remplies par la tempête bouleversante des sentiments les plus étranges que mon âme en était brisée pour toujours. »

Mon avis :

Encore une fois le fameux récit enchâssé de Zweig. Le roman commence dans une pension sur la Riviera, où un scandale vient d’éclater. Une femme vient d’abandonner mari et enfants pour un jeune homme qu’elle connait à peine, incitant les pensionnaires de l’hôtel à deviser sur la réalité du coup de foudre et ses conséquences. Seul le narrateur semble défendre l’amoureuse, ce qui pousse une vieille dame à lui raconter son histoire.

Après le décès de son mari, elle décide de voyager et, de passage sur la Riviera, se rend au Casino. Le jeu ne l’intéresse guère, pas plus que la physionomie des joueurs, en revanche elle est très attentive aux mains, en particulier celles qui reflètent une fièvre et un désespoir qui l’interpellent. Passant des mains à l’expression du visage du joueur en question, elle se rend compte que l’homme est au bord du précipice, qu’il joue sa vie à chaque tour de roulette.

« Jamais encore je n’avais vu un visage dans lequel la passion jaillissait tellement à découvert, si bestiale, dans sa nudité effrontée, et j’avais tout entière à le regarder fixement, ce visage, aussi fascinée, aussi hypnotisée par sa folie que ses regards l’étaient par le bondissement et les mouvements palpitants de la boule en rotation. »

Il perd tout, et tout son être reflète son profond abattement. Alors qu’il quitte le Casino, elle craint pour sa vie. Persuadée qu’il va commettre l’irréparable, elle est décidée à le sauver malgré lui, et va faire fi de tout, son argent, sa réputation, pourvu qu’elle parvienne à son but. Elle y parvient en effet, du moins momentanément.

Aucun personnage n’est épargné, à commencer par le joueur bien entendu, dont on ne connaitra jamais le nom et dont on saura uniquement qu’il est un jeune homme d’une famille noble polonaise. Il est le joueur sans mesure et sans raison, prêt à voler ses propres parents afin de ressentir l’exaltation du jeu. Zweig décrit avec une précision extraordinaire la fièvre qui le saisit quand il est assit à la table de jeu, et l’obsession dévorante qu’il a de jouer, n’importe quoi, n’importe comment, dès qu’il a des sous en poche. Un homme dévoré par le démon du jeu, qui n’est pas sans rappeler Le Joueur d’échecs ou encore Le Joueur de Dostoïevski.

« Chacun de mes nerfs sentait trop infailliblement que cet étranger, que cet homme, déjà à demi-perdu, s’attachait à la dernière planche de salut, avec toute l’ardeur et la passion de quelqu’un qui est mortellement menacé. Il s’accrochait à moi comme celui qui déjà sent sous lui l’abîme. »

D’autre part, et plus étrangement, Zweig n’a pas cherché à présenter Mme C sous un jour lumineux. On sent dans son discours le rôle héroïque qu’elle souhaiterait s’octroyer en arrachant à la mort ce jeune homme. Mais pour qui le fait-elle exactement ? N’était-elle pas profondément désoeuvrée après le décès de son mari et n’a-t-elle pas tout simplement retrouvé une raison de vivre dans la mission qu’elle s’est elle-même donnée de sauver le jeune homme malgré lui ? Elle dit ressentir une honte indicible, même des années plus tard, car en effet elle a été blessée dans son amour propre. Blessée d’abord quand elle s’aperçoit que le jeune homme la regardait fiévreusement comme une figure maternelle et non comme une maîtresse qu’on aime passionnément, et ensuite lorsqu’elle découvre qu’il l’a outrageusement trahie. Elle ressent dès lors de plein fouet la honte d’avoir songé à tout abandonner pour un homme qui n’en avait cure. Elle passe d’une impulsion protectrice à un amour, si fugace soit-il, à un abandon total pour un homme qu’elle vient de rencontrer. Une passion qui ne durera que vingt-quatre heures et dont la déception marquera durablement le reste de sa vie.

« Et combien je brûlais de m’abandonner, de m’abandonner toute, je ne le sentis que lorsque je fus seule avec moi-même, lorsque la passion qui, un instant auparavant exaltait encore son visage illuminé et presque séraphique, fut retombée obscurément dans mon être et se mit à palpiter dans le vide d’une poitrine délaissée. »

Au-delà de l’histoire en elle-même qui n’est pas la plus passionnante chez Zweig, ce qui frappe dans ce roman c’est bien plus la plume de l’auteur. Je suis chaque fois subjuguée par la précision des descriptions de l’âme humaine, de ses tourments, de ses émotions, de ses revirements. Pour preuve cette dizaine de pages totalement incroyables de description des mains des joueurs de Casino, où l’auteur s’amuse à illustrer en quoi elles reflètent l’état d’esprit de chacun joueur, à jouer de comparaisons avec le cirque, le théâtre, les champs de courses… Du pur génie littéraire. De même les pages décrivant les émotions de Mme C sont magnifiques de virtuosité : le lecteur constate la progression de ses sentiments, ses observations minutieuses du visage du jeune homme, ses doutes.  Aucun auteur à mon humble avis n’aura aussi bien écrit la psychologie humaine.

Ma note (4,5 / 5)

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2 commentaires sur “Vingt-quatre heures de la vie d’une femme – Stefan Zweig

  1. Oui, effectivement, j’ai retrouvé beaucoup de choses qui m’ont rappelé « Le Joueur » de Dostoïevsky, mais le point de vue choisi par chacun n’étant pas le même : le narrateur du premier est le joueur lui-même, tandis que Zweig préfère adopter le point de vue d’une personne « extérieure », l’addiction n’étant finalement qu’un prétexte pour parler de « passion » au sens le plus destructeur du terme.
    Je te rejoins sur la conclusion de ce billet : la plume de Zweig, je n’ai même pas de mots pour la décrire, tellement je la trouve incroyable, à la fois dans sa précision, sa subtilité et sa… simplicité.
    Pas besoin de grandes tournures de phrases ou d’expressions alambiquées pour qu’on puisse voir, sentir, entendre et comprendre réellement les personnages, à travers toutes leurs aspérités, qualités comme défauts. A mon avis, c’est même pour cela que l’on ne connaît que rarement leurs noms et prénoms : au final, il n’y en a pas besoin, on quand même l’impression d’avoir touché un petit morceau de leur âme en terminant leurs histoires.

    1. Oui c’est tout à fait ça, j’ai toujours été fascinée par cette capacité qu’a Zweig à retranscrire le fond d’une âme humaine en mots. On est immergé dans le personnage rien que par sa plume, c’est incroyablement fort.

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