Le Joueur d’échecs – Stefan Zweig

Résumé :

Qui est cet inconnu capable d’en remontrer au grand Czentovic, le champion mondial des échecs, véritable prodige aussi fruste qu’antipathique ? Peut-on croire, comme il l’affirme, qu’il n’a pas joué depuis plus de vingt ans ? Voilà un mystère que les passagers oisifs de ce paquebot de luxe aimeraient bien percer.

Mon avis :

Comme il est souligné dans la préface, Stefan Zweig, depuis le Brésil où il a fui le nazisme, écrit le 29 septembre 1941 à son ex-épouse : « J’ai commencé une petite nouvelle sur les échecs, inspirée par un manuel que j’ai acheté pour meubler ma solitude, et je rejoue quotidiennement les parties des grands maîtres. » Cette « petite nouvelle », écrite selon ses dires pour tromper l’ennui et l’isolement, deviendra pourtant l’un de ses écrits les plus célèbres. Elle sera la dernière oeuvre de cet auteur de génie, désespéré par les atrocités nazies et l’effondrement de l’Europe, avant son suicide le 22 février 1942.

Dans cette nouvelle, on retrouve une nouvelle fois la technique narrative si chère à Zweig du récit enchâssé, l’histoire dans l’histoire. Il y est poussé à son extrême puisqu’il y a en réalité deux récits enchâssés, le premier ayant trait au champion mondial des échecs Mirko Czentovic, le deuxième narrant l’enfermement et les expérimentations nazies subies par l’énigmatique Monsieur B, qui vient éclipser le premier récit, et même presque l’intrigue principale, à laquelle on ne revient qu’à la toute fin de la nouvelle.

La scène se déroule en 1939 sur un paquebot reliant New-York à Buenos Aires. Le bruit court rapidement que le champion mondial des échecs se trouve à bord. Celui-ci a une réputation très particulière, liée à l’ambivalence du personnage. En effet, c’est un prodige des échecs, extrêmement précoce, mais dans le même temps c’est un fruste, quelque peu analphabète et très limité intellectuellement.

« Plus un esprit se limite, plus il touche par ailleurs à l’infini. »

Le narrateur, poussé par son désir d’en apprendre davantage sur la psychologie d’un si curieux personnage, provoque une partie d’échecs entre les passagers et le champion du monde. Partie qui tourne court, évidemment, jusqu’à l’intervention d’un homme, qui les aide à aboutir à une partie nulle, avant de disparaitre promptement de la salle. La stupéfaction est de mise ; qui est cet homme ? est-ce un maître célèbre qui souhaiterait voyager incognito ? ou un génie des échecs qui s’ignore ? À nouveau leur curiosité est piquée, ainsi que celle de Mirko Czentovic, peu satisfait de s’être laissé prendre. Le narrateur est chargé d’arranger une nouvelle partie entre les deux hommes.

« Comment se figurer l’activité d’un cerveau exclusivement occupé, sa vie durant, d’une surface composée de soixante-quatre cases noires et blanches ? »

Troublé, Monsieur B lui raconte alors son histoire, et les raisons de sa fascinante maitrise des échecs, alors qu’il n’a pas approché un échiquier depuis plus de vingt-cinq ans. Autrichien, il fut arrêté par la SS, et plutôt que d’être envoyé dans les camps de concentration, il fut détenu dans un hôtel réquisitionné, avec l’espoir d’obtenir de lui des renseignements. On plonge ici dans une exploration des méthodes d’interrogatoires et de tortures de la Gestapo, et notamment celles qui consistait à tirer des effets de l’isolement complet d’un individu. On ne torturait pas simplement le corps, mais aussi et surtout l’esprit. Monsieur B raconte ainsi n’avoir plus eu aucune notion du temps, ni aucun objet en sa possession lui permettant de s’évader quelque peu de sa prison. Les interrogatoires et les jours d’isolement s’alternent, et il est obnubilé par ce qu’il doit taire et désemparé devant le vide de sa vie et de sa cellule, devant ses pensées qui tournent dans son esprit en boucle, menaçant de lui faire perdre l’esprit.

« On ne nous faisait rien – on nous laissait seulement en face du néant, car il est notoire qu’aucune chose au monde n’oppresse davantage l’âme humaine. En créant autour de chacun de nous un vide complet, en nous confinant dans une chambre hermétiquement fermée au monde extérieur, on usait d’un moyen de pression qui devait nous desserrer les lèvres, de l’intérieur, plus sûrement que les coups et le froid. »

Tout parait perdu jusqu’au jour où il parvient à se procurer un livre, plus exactement un manuel d’échecs. À partir de ce moment, il reprend des forces, son esprit s’assainit et il résiste bien mieux aux interrogatoires. Ses pensées retrouvent un but, et s’enrichissent de l’exercice. Mais alors que dans les premiers temps il ne faisait qu’exercer sa mémoire, en rejouant les parties des grands maîtres exposées dans le manuel, vient un moment où, las de la répétition, son esprit cherche à nouveau une échappatoire à l’enfermement. Il décide alors d’inventer ses propres parties, en jouant contre lui-même, ce qui le conduit à frôler la schizophrénie, jusqu’à être interné pendant un long moment après de graves crises de délire. Le récit offre un aperçu des confins de l’esprit humain, des ressorts sur lequel il est prêt à s’appuyer pour survivre et surtout rester sain, grâce à la puissance de l’imagination et de la pensée.

« Si dépourvues de matière qu’elles paraissent, les pensées aussi ont besoin d’un point d’appui, faute de quoi elles se mettent à tourner sur elles-mêmes dans une ronde folle. »

Monsieur B se décrit au narrateur comme un drogué, un malade qui doit se montrer extrêmement attentif à ne pas retomber dans ses travers au risque d’une rechute qui lui ferait à nouveau perdre la raison. On retrouve ici évoquée la folie du jeu, thème déjà présent dans Vingt-quatre heures de la vie d’une femme par le biais du joueur de casino. On sent l’extrême nervosité de ce personnage, tiraillé entre la curiosité de jouer sur un vrai échiquier et non plus un échiquier imaginaire, et la crainte que la folie ne le gagne à nouveau. La curiosité l’emportera, et il jouera donc contre Czentovic.

« La joie que j’avais à jouer était devenue un désir violent, le désir une contrainte, une manie, une fureur frénétique qui envahissait mes jours et mes nuits. »

Se trouvent ainsi opposés deux personnages diamétralement opposés, tant en personnalité qu’en intellect. Czentovic n’a aucune manière et aucune éducation, il est arrogant, et il est simple d’esprit. Monsieur B, au contraire, est, on le pressent, remarquablement intelligent et extrêmement courtois. Pourtant, malgré une nette supériorité intellectuelle, et peut-être même une plus grande maîtrise du jeu, le traumatisme vécu ne va t-il pas tourner en sa défaveur et à nouveau altérer sa personnalité ? Avec Le Joueur d’échecs, Stefan Zweig montre une nouvelle fois son prodigieux talent de peintre de l’âme humaine et de ses tourments. Pas de demi mesure ici, il entraine son lecteur dans les tréfonds de l’esprit de son personnage, et au bord de sa folie, en soulignant à quel point le fil de la raison humaine est ténu.

Ma note (5 / 5)

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