La Confusion des sentiments – Stefan Zweig

Résumé :

À l’occasion de son soixantième anniversaire, R. de D., professeur de philologie, reçoit de la part de ses élèves et collègues un livre d’hommage, relation a priori exhaustive de l’intégralité de ses œuvres, articles et discours. Il y manque pourtant la clé de voûte de son parcours intellectuel, l’événement de sa jeunesse qu’il garde secrètement enfoui au plus profond de lui-même : la rencontre décisive d’un homme, un professeur, qui a naguère suscité en lui enthousiasme et admiration.

« Tout d’un coup, je découvrais dans ce texte un univers ; les mots se précipitaient sur moi, comme s’ils me cherchaient depuis des siècles ; le vers courait, en m’entraînant comme une vague de feu, jusqu’au plus profond de mes veines, de sorte que je sentais à la tempe cette étrange sorte de vertige ressenti quand on rêve qu’on vole ».

Mon avis :

La Confusion des sentiments est l’une des oeuvres les plus connues de Stefan Zweig, et sans doute l’une des plus audacieuses en raison des thèmes abordés.

Un vieux professeur, célébré pour ses écrits et ses travaux, se remémore ses jeunes années d’étudiants, et le professeur qui avait alors changé le cours de sa vie. Parti contraint et forcé étudier à Berlin, le jeune homme se désintéresse complètement des études et mène une vie assez dissolue et libertine, jusqu’à ce qu’il soit surpris par son père. La honte le conduit à accepter de passer un semestre dans une petite université, loin de la capitale. C’est là qu’il fait la connaissance d’un professeur de littérature anglaise charismatique, passionné par Shakespeare, qui va le prendre sous son aile.

« Quant à moi je ne pouvais pas bouger, j’étais comme frappé au coeur. Passionné et capable seulement de saisir les choses d’une manière passionnée, dans l’élan fougueux de mes sens, je venais pour la première fois de me sentir conquis par un maître, par un homme ; je venais de subir l’ascendant d’une puissance devant laquelle c’était un devoir absolu et une volupté de s’incliner. »

Assez vite, la subjugation de Roland, le narrateur, pour ce maître est assez étonnante, même si l’influence considérable que peuvent avoir certains professeur sur un étudiant est loin d’être chose rare. Mais la vie entière du jeune homme tourne autour de ce maître à penser : il habite dans une chambrette juste au-dessus de son appartement, passe ses repas chez lui et sa femme, et dédie des heures entières à travailler pour lui plaire, quitte à y laisser la santé et à dédaigner toutes les occupations saines à un jeune homme de son âge.

Il y a là donc une confusion des sentiments chez le narrateur, qui oscille entre la passion, l’admiration, le culte presque, mais aussi un certain malaise, une crainte. Il est en perpétuelle quête d’approbation de cet homme, qu’il assimile comme une figure paternelle. Il explique en effet qu’il s’est construit en opposition par rapport à son père, avec lequel il n’a jamais été réellement proche. Ce professeur fait donc office malgré lui de père de substitution. Au-delà de ce pur transfert, le narrateur est totalement transporté par l’esprit et les envolées narratives de son maître, et il cherche par tout moyen à lui plaire. Cette adulation disproportionnée le rend extrêmement nerveux et sensible, d’autant plus que celui qui fait l’objet d’une telle adoration est assez lunatique, tour à tour chaleureux et encourageant, puis ironique et cruel.

« Comme cousu dans le sac noir d’un cauchemar infrangible, je luttais de toutes mes forces pour trouver une explication et pour sortir de la confusion mystérieuse de ces sentiments contradictoires. »

Mais il y a également, et surtout, comme il s’en apercevra plus tard, une confusion des sentiments de son professeur lui-même. Très vite en effet le narrateur s’aperçoit que derrière ses supposées humeurs, c’est en réalité un homme très tourmenté. Néanmoins, profondément naïf, le jeune homme n’en saisit pas les raisons, alors même que la femme du professeur lui fait de lourds sous-entendus et que le lecteur a également deviné assez rapidement. La vérité ne lui sera dévoilée qu’à la toute fin du récit.

Comme toujours Zweig excelle dans la transcription de l’ambiguïté des désirs et des sentiments, de l’amitié et de l’amour, opposés aux contraintes de la morale. Il aborde ici l’immense tabou de l’homosexualité avec délicatesse et une certaine audace pour l’époque.

Ma note (4,5 / 5)

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