Villette – Charlotte Brontë

Résumé :

Lucy Snowe, une jeune Anglaise qui se destine à l’enseignement, embarque un jour pour la sombre Villette, capitale du royaume de Labassecour. Sans connaître un mot de français, elle échoue dans un pensionnat de jeunes filles tenu par l’étrange Mrs Beck, qui l’engage comme institutrice. Plongée dans cet univers inconnu, en butte aux colères de M. Paul, le professeur d’arithmétique, Lucy peine à trouver sa place. Déracinée, mais rebelle et orgueilleuse, elle fait l’amère expérience de la solitude. Quand ressurgit dans sa vie le séduisant Graham Bretton, symbole de bonheurs enfuis, l’espoir semble enfin luire. Mais la voilà déjà en proie à une passion aussi neuve qu’inattendue : l’inavouable attrait qu’exercice sur elle M. Paul, homme plus sensible qu’elle ne croyait, qui a su déceler ses qualités…

« Je ne m’en doutais pas alors, mais c’est précisément la mélancolie qui découle d’un échec qui convient le mieux à certains esprits et je n’avais pas songé au fait que certaines plantes, sans aucune odeur, exhalent un parfum dès qu’on les froisse. »

Mon avis :

Ce roman m’a plongée dans la plus parfaite perplexité tant mon ressenti était fait d’émotions contradictoires. Beaucoup, et parmi eux Virginia Woolf, ont dit de Villette qu’il s’agissait du meilleur roman de Charlotte Brontë, de son grand chef d’oeuvre. Il est certain que c’est un roman remarquablement écrit, dense et extrêmement original. Et surtout, on a l’impression que Charlotte Brontë s’y est entièrement livrée, qu’elle a donné corps à son héroïne, et la part d’autobiographie est loin d’être négligeable.

Ainsi, Lucy Snowe, à l’instar de sa créatrice, se trouve à Villette, une Bruxelles fictive, pour s’instruire et donner des leçons d’anglais, tombe amoureuse d’un professeur, et chérit le désir de créer sa propre école. Mais les ressemblances ne s’arrêtent pas là et sont à rechercher dans le coeur même du personnage. On sait que Lucy Snowe a eu, mis à part ses séjours heureux chez sa marraine Mrs Bretton, une enfance traumatisante, dont les détails ne seront jamais dévoilés. Il suffira au lecteur de la considérer comme une jeune femme dépourvue de famille, d’argent, et d’une instruction qui aurait dû légitimement être plus développée. Une vie assez misérable, qui fait écho à la vie de Charlotte Brontë, qui connut tôt le deuil et les malheurs.

« Tous les espoirs si chers à la jeunesse, ces espoirs qui la guident et la soutiennent, je les ignorais et n’osais les caresser. S’ils frappaient par hasard à la porte de mon coeur, un verrou devait être impitoyablement tiré, et quand, déçus, ils s’éloignaient, j’ai maintes fois pleuré des larmes amères. »

En tant que narrateur, Lucy donne à voir au lecteur l’intégralité de ses états d’âmes. Très vite elle est dépeinte comme une jeune femme effacée, terne, que personne ne remarque si ce n’est par de brèves marques de compassion, et qui n’est certes pas destinée à faire l’objet d’attentions particulières, tant de la gent masculine que féminine. Les femmes la considèrent en effet comme une confidente, une dame de compagnie, un accessoire, mais certainement pas comme leur égale. Les hommes, en la personne notamment du Dr Graham Bretton, sont aimables sans considérer qu’elle puisse bénéficier de beaucoup plus. Lucy en est d’ailleurs parfaitement consciente, et si elle tombe dans un premier temps amoureuse de Graham, elle se remet de sa flamme assez vite, consciente de sa propre insignifiance, contemplant son béguin sous l’angle de la froide raison. Mais même les personnes qu’on oublie dans un coin ont des ambitions et des désirs.

« À cette époque, bien des choses suffisaient pour m’émouvoir : je craignais, par exemple, certains phénomènes du temps, parce qu’ils réveillaient en moi l’être que je m’efforçais toujours d’endormir et excitaient des désirs qu’il m’était impossible d’assouvir. »

C’est donc le récit d’une existence assez triste, essentiellement spectatrice de la vie et du bonheur des autres, alternant des épisodes où elle est sollicitée et occupée (une soirée à l’opéra, un pique-nique, la célébration de l’anniversaire de la directrice…) et d’autres où elle sombre dans un abattement et un désespoir profonds. Et c’est là l’une des grandes qualités du roman, qui alterne le récit d’événements somme toute assez insignifiants, et de longues pages d’introspection psychologique. Cette introspection emmène le lecteur jusqu’aux tréfonds de l’âme de Lucy, de la simple mélancolie à la dépression, évoquant même par moments l’idée du suicide. Si j’ai néanmoins un reproche à faire au roman, c’est la longueur de certains passages. Les états d’âme de Lucy sont parfois pénibles à suivre, de même que certaines de ses réactions contemplatives lorsqu’elle est en société.

Mais, même dans les épisodes plus « dynamiques », on est frappé de voir à quel point elle reste en retrait. Étant la narratrice, elle inonde le lecteur par des pages et des pages de description de scènes auxquelles elle ne participe pas elle-même, ne se faisant que le relais d’une vie qu’elle ne vivra jamais. Certaines scènes sont incroyables tant elles semblent se dérouler comme si tout le monde oubliait jusqu’à sa présence même dans la pièce. Elle raconte des soirées, des diners, où si elle fût présente, il semblerait que ce ne soit que pour assister à l’éclat des autres.

« Ces natures spontanées, dangereuses – sensitives comme on les appelle – offrent un spectacle curieux pour ceux qu’un tempérament plus posé garantit contre les élans de leurs caprices ou de leurs lubies. »

Ces quelques événements restent rares et insignifiants, car en effet, il ne se passe pas grand chose dans Villette. C’est avant tout à une étude de caractères que se livre Charlotte Brontë, en mettant en avant les personnages plus que l’action. Ils sont extrêmement bien construits, profonds et complexes, et surtout très divers. Des jeunes filles frivoles, des jeunes filles timides, des professeurs rigoureux, des hommes coeur d’artichaut, des prêtres radicaux… Lucy bien entendu est celle qui nous est le plus donnée à voir et à comprendre. Elle souffre de son isolement et d’être incomprise par tous ceux qui l’entourent, à une exception notable, alors qu’elle est en réalité, sous la surface, passionnée, rebelle, exigeante, intelligente, indépendante, comme les Brontë elles-mêmes. Ce qui la rend tour à tour profondément agaçante et touchante. Agaçante par son mépris des autres parfois, ses jugements à l’emporte-pièce, qui font s’interroger sur sa nature ; ne devrait-elle pas être, comme toutes les héroïnes de la littérature victorienne, une jeune femme caractérisée par la bonté, la générosité, la sensibilité ? C’est loin d’être toujours évident, et c’est sans doute l’une des raisons pour lesquels son personnage en est aussi intéressant. Touchante enfin, dans sa solitude, son désespoir, son déracinement de protestante dans un pays « papiste », et enfin bouleversante lorsqu’elle se prend à espérer sortir de sa solitude, trouver une main tendue, légère en Graham, puis, plus franche, en Mr Paul.

« Vous étiez habituée à passer dans la vie comme une ombre sans aucun éclat, aussi quelle sensation étrange que de voir soudain quelqu’un se cacher les yeux de la main et, maussade, s’en faire un écran contre le rayon taquin que vous lui lancez et qui l’importune. »

Ce dernier est un personnage qui m’a beaucoup plu. Décrit comme un petit homme gesticulant et colérique au début du roman, sa personne gagne en profondeur et en sensibilité à mesure que Lucy elle-même lui devient attachée. C’est le seul qui lui prête en retour une réelle attention, et qui la voit telle qu’elle est véritablement. On le découvre progressivement sous un jour totalement nouveau, et on se prend à espérer un rapprochement entre ces deux personnages oubliés par la vie. On ne peut s’empêcher de penser que Charlotte Brontë a puisé son inspiration chez Constantin Héger, le professeur qui l’avait tant séduite.

« Un amour qui fût né de la beauté n’était pas de mon fait, il n’était pas dans mes cordes, nous ne pouvions rien avoir de commun. Mais un amour timide, ne se risquant à éclore qu’après une longue camaraderie, un amour trempé par le chagrin et la constance et consolidé par son alliage avec une affection pure et durable, un amour qui dépendît de l’esprit autant du coeur, un tel amour m’avait intéressée. »

Si mon coeur me portera toujours à préférer Jane Eyre, je ne peux que reconnaître cette démonstration du talent de l’auteure dans Villette. Mais surtout, j’ai été bouleversée en réalisant à quel point Charlotte Brontë s’y livre, et comme le désespoir de son héroïne fait en réalité terriblement écho au sien. La tragique et inéluctable leçon du roman, qui préfigure de l’état d’esprit de Charlotte, pourrait se résumer ainsi : certaines personnes sont prédestinées et faites pour le bonheur, et d’autres non. C’est là l’immense différence avec Jane Eyre, dont l’héroïne, bien que décrite comme orpheline, sans ressources et peu jolie, va connaître une grande passion avec Mr Rochester, qui la considérera comme son égale. Villette est l’histoire ordinaire d’une jeune femme solitaire, amoureuse d’un homme hors d’atteinte. La fin est volontairement ambiguë : Lucy connaît-elle enfin une fin heureuse, ou bien est-elle la seule à en être privée ? Au lecteur de se faire son opinion…

Ma note (4,5 / 5)

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2 commentaires sur “Villette – Charlotte Brontë

  1. J’avais en effet souvent entendu dire que ce roman était injustement méconnu, mais depuis que j’ai relu « Jane Eyre » et que j’y ai trouvé des longueurs, je redoute de m’ennuyer dans un autre roman de Charlotte Brontë. J’hésite entre « Shirley » et « Villette », « Le Professeur » étant apparemment assez raté.

    1. Le Professeur n’est pas indispensable en effet. J’aime beaucoup les deux autres ! Shirley est davantage un roman historique que Villette, où Charlotte Brontë se raconte davantage. Si tu as déjà trouvé qu’il y avait des longueurs dans Jane Eyre, tu risques d’en déceler aussi dans les autres. Dans Villette en particulier il y a pas mal d’introspection. Cela ne m’avait pas dérangée, j’étais complètement embarquée par le style de Charlotte Brontë, mais je peux comprendre que cela rebute un peu.

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