Brooklyn – Colm Tóibín

Résumé :

Années 1950. New York, terre d’exil et terre promise, s’étend à l’horizon. Alors qu’elle quitte l’Irlande pour travailler à Brooklyn, la jeune Eilis se perd dans cette ville anonyme. Mais bientôt, un drame la rappelle à son pays natal.

« Elle laissait filer ces images le plus vite possible, en s’arrêtant dès que celles-ci effleuraient la vraie peur, le véritable effroi ou, pire encore, la notion qu’elle s’apprêtait à perdre ce monde à jamais, qu’elle ne vivrait plus jamais une journée ordinaire dans ce lieu ordinaire, que le reste de sa vie serait désormais une lutte contre l’inconnu. »

Mon avis :

On trouve dans ce roman, en filigrane, la question de l’immigration des Irlandais, et des Européens de manière générale aux États-Unis. On sait que les Irlandais ont quitté massivement l’Irlande au moment de la Grande Famine de 1845. Et entre 1870 et 1920, ce sont 20 millions d’Européens toutes nationalités confondues qui émigrent  vers les Etats-Unis. Ces vagues d’immigrations sont venues renflouer la population américaine, fuyant les persécutions ou la misère sociale. On retrouve ainsi évoqués dans le livre de Colm Tóibín, à côté des Irlandais, entre autres, les Italiens et les Juifs. Ces derniers, en provenance d’Europe centrale, ont en effet fui l’antisémitisme et les pogroms. Plus tard, les raisons tenaient moins à l’intolérance religieuse qu’au désir de faire fortune sur la terre promise américaine. Les salaires américains attiraient énormément, et aujourd’hui, on estime qu’environ 39 millions d’Américains sont des descendants d’immigrants irlandais.

Voilà pour la petite parenthèse historique, mais c’est intéressant d’observer l’histoire d’Eilis sous cette perspective. Comme on lui fait remarquer sur le bateau qui fait la traversée, Eilis est extrêmement privilégiée d’avoir déjà un emploi et un logement avant même d’arriver sur le sol américain. Les conditions des immigrés une fois débarqués aux États-Unis étaient loin de ressembler à la sienne. Beaucoup ne dépassaient pas Ellis Island, les lois sur l’immigration s’étant renforcées progressivement. Par ailleurs, une fois arrivés sur le territoire américain, il fallait encore trouver un emploi, et la discrimination envers les Irlandais était très forte.

Le roman est dans sa globalité un panorama intéressant de l’époque : l’intégration difficile de certaines communautés, le racisme, mais aussi la morale et les convenances sociales, ou encore de manière plus légère la mode et les divertissements typiques de la jeunesse américaine. Tout ceci en contraste totale avec l’Irlande natale, évoquée au début et à la fin du roman.

Avec en toile de fond ce tableau social, le récit offre à voir l’évolution d’une jeune femme, partagée entre deux mondes. Au début du roman, on la sent un peu potiche, totalement dans l’ombre de sa soeur ainée qu’elle vénère, et qui selon ses dires est bien plus belle et bien plus intelligente qu’elle. Eilis, elle, est sans emploi, ou en tout cas avec un emploi que sa famille considère comme honteux, puisqu’elle est vendeuse dans l’épicerie de la ville. La décision est alors prise, sans vraiment la concerter, de l’envoyer aux États-Unis, où un prêtre ami de la famille peut lui garantir un emploi stable et un logement.

« À présent il lui semblait avoir été choisie pour un avenir auquel elle n’était en rien préparée et, malgré la crainte, elle éprouvait le sentiment – ou plutôt les innombrables sentiments – qu’elle aurait pu éprouver à la veille de son mariage. »

Le roman est avant tout donc un récit sur l’exil. Se résoudre à partir, la traversée difficile tant psychologiquement que physiquement, l’arrivée angoissante dans un pays étranger, le mal du pays qui frappe sans prévenir. Au fil du récit, on la voit grandir, s’affirmer. L’éloignement avec sa famille, qui la faisait tant souffrir à son arrivée, lui a finalement permis de s’émanciper. Elle est appréciée par sa logeuse et par son employeur, elle étudie et réussit ses examens, et surtout la rencontre de Tony, un Italien, dont elle tombe rapidement amoureuse, va encore davantage changer sa vie et lui laisser entrevoir un avenir lumineux, loin de sa patrie d’origine.

On sent néanmoins qu’elle s’accroche à tout ce qui peut lui permettre de se sentir moins seule. Tony en particulier est-il vraiment l’homme de sa vie, ou une bouée qui lui a permis de sortir la tête de l’eau dans un pays où elle se sentait isolée de tout ? L’aime-t-elle simplement parce qu’il est le premier qu’elle a rencontré ? Autant de questions qu’elle se pose elle-même et qui deviennent encore plus épineuses lorsqu’un drame la force à retourner en Irlande. Elle est alors complètement déchirée entre sa patrie d’origine et sa patrie d’adoption. Cette petite ville qui lui semblait si étouffante et si dépourvue de promesses lui apparait sous un jour nouveau. Elle va devoir faire des choix cruciaux pour son avenir, que personne cette fois ne pourra réellement faire à sa place.

« Elle eut soudain l’idée saugrenue que, si seulement elle pouvait le regarder, le voir clairement dans un moment où il ne cherchait pas à l’amuser ou à l’impressionner, quelque chose lui apparaîtrait, comme une intuition, ou la possibilité de prendre une décision, peut-être. »

J’ai bien aimé ce roman, que j’ai choisi surtout en raison de ma fascination pour tout ce qui touche de près ou de loin à l’Irlande. Son histoire, ses légendes, ses paysages absolument incroyables… L’action se déroule somme toute peu en Irlande même, mais ce point de vue sur l’exil, qu’ont connu nombre d’Irlandais, m’a beaucoup plu. C’est un joli roman, léger, avec un style fluide qui retranscrit parfaitement les pensées et les sentiments d’Eilis, si naïfs soient-ils parfois. J’ai aimé cette plongée dans la vie d’une jeune fille propulsée dans le monde adulte sans filet, et qui petit à petit sort de sa coquille et trouve sa place dans le monde. Notre famille est-elle celle où l’on est né, ou bien celle que l’on choisit ?

Ma note (4 / 5)

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Le roman a été adapté au cinéma en 2015, avec Saoirse Ronan dans le rôle d’Eilis. Comme souvent, le film est un peu décevant quand on a lu au préalable le livre et qu’on s’aperçoit des partis pris et des raccourcis opérés par le réalisateur. Mais c’est tout de même un joli film, les acteurs sont parfaits et la photographie très réussie.

 

6 commentaires sur “Brooklyn – Colm Tóibín

  1. J’ai beaucoup aimé cette histoire qui me touche tout particulièrement.
    Si tu aimes les histoires qui se passent en Irlande je te conseille L’été de nos 16 ans de Dreidre Purcell!

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