Si un inconnu vous aborde – Laura Kasischke

J’attendais beaucoup de lire ce recueil de nouvelles, le premier écrit par cette  romancière, qui se fait extrêmement rare. Son dernier roman, Esprit d’hiver, dont je vous parlais dans cette chronique, date en effet de 2013.

On y retrouve l’ambiance chère à Laura Kasischke : du mystère, qui flanche parfois vers le surnaturel, teinté d’un certain malaise mais aussi d’une certaine poésie.

Les histoires semblent toujours au début être d’une banalité absolue : une mère qui fouille dans les affaires d’une adolescente, un père fraichement divorcé qui se rend à l’anniversaire de sa fille, un supermarché bondé un jour de fête nationale, une petite fille angoissée à l’idée de se séparer de sa vieille poupée… Autant de microfictions, de moments de vie. L’auteure pointe du doigt les névroses de ses personnages, nos névroses, qui sont disséquées avec une acuité effrayante. Elle dépeint la vie dans ces  banlieues américaine types, complètement aseptisées et anonymes, tellement anonymes qu’elle les désigne comme « Pétaou­chnoc, USA » dans l’une des nouvelles.

« Est-ce que le pasteur ayant marié le couple en question est censé enfourcher son balai de sorcière et revenir pour gérer ça aussi – la cérémonie où on passe à autre chose ? Ne devrait-il pas y avoir une espèce de rituel avec marche interminable sur charbons ardents sous le regard des anciens invités au mariage, invités qui pleureraient et lanceraient des pierres sur le dos dénudé des divorcés. Rituel suivi du traditionnel Bûcher des Cadeaux. Tout le monde réuni pour voir le grille-pain et le mixeur exploser. Après quoi, il y aurait la noyade sacrificielle d’une demoiselle d’honneur, celle qui a attrapé le satané bouquet, pourquoi pas ? »

 

À la fin des nouvelles, on retient sa respiration en attendant la chute, qui souvent ne vient pas et l’auteur nous plante là, pantelants et hagards, sans trop comprendre d’où est parti le coup, nous laissant imaginer l’inimaginable, le pire, le drame sourd sous-jacent. Tout ce qu’il y a de plus frustrant, bien que terriblement percutant. Contrairement à ses romans, on a l’impression avec ce recueil d’être plongé dans un univers glaçant, et avant d’avoir eu le temps de reprendre son souffle, on est poussé sans ménagement vers la nouvelle suivante, qui vient accentuer encore davantage notre malaise.

Les thèmes chers à Laura Kasischke sont omniprésents. Ainsi la mort est évoquée dans chacune des nouvelles, où il est question de la frontière entre les vivants et les morts, entre le rêve et la réalité… Elle est parfois racontée avec une désinvolture tout à fait déconcertante, comme dans les nouvelles intitulées « Notre Père » et « La maitresse de quelqu’un, l’épouse de quelqu’un ». Le hasard est également récurrent, comme si notre vie dépendait de l’aléatoire, d’un virage à gauche plutôt qu’à droite.

Mais c’est surtout ce style, cette facilité reconnaissable entre mille à planter un décor que je qualifierais de « kasischkien ». Le mystère, le glauque, l’absurde, la précision dans certains détails qui ne font pas toujours sens, la banalité du quotidien qui révèlerait tout ce qu’il recèle d’inquiétant et d’anxiogène, la science fiction parfois, quand les histoires basculent dans le fantastique. Certaines m’ont d’ailleurs fait penser à l’un des romans de l’auteure, En un monde parfait, où une femme se retrouvait isolée avec ses enfants dans un monde où une épidémie décimait l’humanité. Ces nouvelles sont la définition même du mot étrange : « qui frappe par son caractère singulier, insolite, surprenant, bizarre ». Le recueil est en tout cas extrêmement sombre. J’ai vu certaines critiques le qualifier d’hilarant. J’avoue n’avoir jamais esquissé l’ombre d’un sourire.

« Était-il possible d’éprouver le passage du temps de manière si différente par rapport aux horloges et aux calendriers – ou était-ce, ainsi qu’elle le soupçonnait, une espèce de distorsion, comme la petite mise en garde faite au pochoir au bas du rétroviseur ? En regardant en arrière, elle ne faisait que croire que les choses étaient comme elles les voyait à présent. Alors qu’elles étaient plus petites, déformées par le recul, et jamais plus on ne pourrait vraiment les comprendre ou les analyser. »

Comme toujours, j’ai été ravie de retrouver la plume incisive de cette romancière, mais j’ai tout de même beaucoup plus de plaisir à lire ses romans, bien plus aboutis et qui mettent davantage en lumière son talent.

Ma note (3,5 / 5)

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4 commentaires sur “Si un inconnu vous aborde – Laura Kasischke

  1. On sent bien que tu as une légère retenue concernant ce recueil. Pour autant, ça te t’empêche pas de donner vraiment envie de le lire ahah, du coup je le laisse sur ma liste, et je verrai par quoi je commence … 🙂
    Merci en tout cas pour tes conseils avisés !

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