Maison des rumeurs – Colm Tóibín

Résumé :

Après le sacrifice de sa fille, une mère fomente la mise à mort de l’assassin. Enragée, elle crie sa joie de venger son enfant. Puis son fils est enlevé et passe des années en exil où, dans un douloureux monologue intérieur, il revit le meurtre de sa soeur. Au foyer, il ne reste qu’une fille, obsédée jusqu’à la folie par la place démesurée qu’occupent les disparus dans le coeur de leur mère. Clytemnestre, Oreste, Électre. Ils mêlent leurs voix en un choeur tragique pour raconter ce drame : l’assassinat d’Iphigénie par son père en échange d’une victoire à la guerre. *

« L’odeur de la mort, de la peur, de la panique. Elle est présente de la même manière que l’air ; elle revient comme revient la lumière du matin. Elle est ma compagne de chaque instant ; elle a mis de la vie dans mes yeux, mon regard longtemps voilé par l’attente, qui n’est plus voilé à présent mais vif au contraire, plein d’éclat. »

Mon avis :

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le nouveau roman de Colm Tóibín a de quoi surprendre. Les contrées irlandaises paraissent bien loin dans cette réécriture férocement moderne du mythe grec de la malédiction des Atrides.

Une maison pleine de murmures et de rumeurs : mort, trahison et meurtre. Agamemnon est le roi de Mycènes, époux de Clytemnestre, et père d’Iphigénie, d’Electre, et d’Oreste. Après l’enlèvement d’Hélène, la femme de son frère Ménélas, Agamemnon décida de le venger. À la tête de l’expédition contre Troie, les bateaux de son armée furent bloqués dans leur avancée à cause du vent. Un devin déclara que seul le sacrifice d’Iphigénie pourrait apaiser les Dieux et apporter des vents favorables, cruciaux pour la victoire à Troie. Et c’est ainsi qu’Agamemnon décida d’assassiner sa fille.

« Parmi les dieux, plus aucun ne m’apporte son secours, plus aucun ne surveille mes actions ni ne connaît mes pensées. Je ne les invoque plus. Je vis seule avec la certitude que le temps des dieux est révolu. »

C’est le point de départ de ce roman dans lequel la mort est omniprésente : cette décision terrible d’assassiner sa propre fille au nom des Dieux et de la victoire guerrière. Le meurtre d’Iphigénie entraîne une série d’événements en cascade, signant l’implosion irrémédiable de la famille. Clytemnestre, Oreste, Électre, vont tour à tour prêter leur voix pour raconter leur histoire. Clytemnestre n’écoute que sa douleur et son désir de vengeance. Errant dans le palais en attendant la fin de la guerre, elle préparera avec son amant le complot qui lui permettra d’assouvir sa rage et poignardera Agamemnon à mort le soir même de son retour glorieux. Mais les alliances qu’elle aura liées pour atteindre son objectif se retourneront contre elle. Oreste, enlevé et demeuré en exil pendant des années, s’interroge sur les actes de ses parents, confus sur ses loyautés et sur le monde qui l’entoure. Et Électre enfin, l’invisible, toujours dans l’ombre de sa soeur, celle qui ne compte pas et à laquelle on ne prête pas attention. Hantée par les disparus et par l’acte de sa mère, elle attend son heure, s’esquive, se glisse, observe.

« Tout ce que j’avais, c’étaient mes fantômes et mes souvenirs. Ma volonté farouche ne signifiait rien et n’engendrerait jamais rien. »

J’ai beaucoup aimé ma lecture, appréciant l’audace de s’attaquer à ce mythe dont l’écho résonne encore de manière troublante aujourd’hui. Il est vrai que je préfère Colm Tóibín dans son registre habituel, même si en y prêtant attention on retrouve dans ce roman les thématiques chères à l’auteur, en particulier la figure de la mère. Les passages sur Clytemnestre sont incontestablement les plus réussis, suscitant une empathie inattendue pour cette mère à l’agonie après le meurtre de sa fille. Électre se trouve également doté d’une épaisseur psychologique qui n’apparaissait pas dans les mythes : une intelligence, une délicatesse et une sensibilité poignante. J’ai en revanche trouvé Oreste un peu fade. Il a toujours l’air perdu, indécis, attendant que quelqu’un lui dise ce qu’il est censé faire ou penser. C’est celui sur lequel l’auteur a pris le plus de libertés : son sort n’étant pas véritablement précisé dans les textes anciens, son enlèvement, sa fuite et ses années d’exil proviennent sont pure imagination. Malgré tout, sa personnalité est bien pâlichonne à côté de la dignité de sa mère et de sa soeur. Je soupçonnerais volontiers Colm Tóibín de l’avoir fait exprès, projetant toute la lumière sur les deux femmes, comme il le fait souvent dans ses romans. Deux femmes fortes qui se battent et obtiennent justice en dépit de leur condition d’infériorité et de soumission présumée.

« Un temps viendra où les ombres m’enseveliront, je le sais. En attendant, je suis éveillée, ou presque. »

L’auteur ne s’attarde pas sur le mythe et prend du reste quelques libertés avec les textes d’origine : les Dieux en question ne sont jamais nommés, Achille est tout juste mentionné, les détails de la victoire à Troie sont éclipsés. Car peu importe au fond. Le lecteur est plongé dans l’intimité des pensées des trois membres de cette famille, que l’auteur imagine avec une acuité désarmante. Une famille sanguinaire, dont le raisonnement est froid, calculé, réfléchi. Colm Tóibín prend le contre-pied de ses romans précédents, où il s’attachait aux gens ordinaires : une jeune fille perdue dans Brooklyn, une jeune mère devenue veuve, un juge désabusé… Dans Maison des rumeurs, on marche dans les traces des héros mythiques, ces êtres bénis des Dieux qui chutent soudain brutalement de leur piédestal, pour nous offrir une palette extraordinairement riche de sentiments profondément humains. Les textes anciens sont-ils si éloignés que cela de notre époque ? Les souffrances et les angoisses de cette famille brûlent d’une universalité évidente. Colm Tóibín revient sur un monde abandonné des Dieux, laissant les hommes perdus et tourmentés. Sans les Dieux et leur appui, ils trébuchent du destin vers le libre-arbitre, et s’en remettent à leurs émotions, leurs passions, leurs colères, n’obéissant qu’à leur propre loi : la vengeance.

Tout en préservant l’esprit du mythe, Colm Tóibín y apporte sa sensibilité et nous l’offre avec une perspective moderne tout en finesse, humanité et poésie. Un très beau roman.

Ma note (4,5 / 5)

 

 

 

* résumé de la quatrième de couverture

 

2 commentaires sur “Maison des rumeurs – Colm Tóibín

  1. Voilà effectivement un sujet très original, je ne m’attendais pas à ça… Comme beaucoup de monde, j’ai découvert Colm Toibin avec Brooklyn, une assez bonne lecture… 😉 Son amour pour sa terre d’Irlande y était absolument criant, en tous cas…Et il me semblait d’ailleurs que la plupart de ses romans étaient plus ou moins liés à l’Irlande… Là, effectivement, ça n’est pas du tout le cas ! Est-ce que ça pourrait me plaire ? Peut-être même si, là tout de suite, je me dis que je vais laisser cette lecture de côté et y revenir peut-être plus tard… ^^ Le sujet est en tous cas suffisamment original et surprenant pour donner envie, c’est sûr.

    1. Colm Tóibín sort des sentiers battus effectivement, mais on sent tout de même les paysages d’Irlande lors des années d’exil d’Oreste. C’est un très beau roman en tout cas !

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