Hiver – Christopher Nicholson

Résumé :

Dans la maison qu’il a lui-même construite au cœur du Dorset, aux côtés de Wessex, son chien fidèle, et de Florence Dudgale, sa secrétaire et épouse en secondes noces, Thomas Hardy entre dans l’hiver de sa vie. À quatre-vingt-quatre ans, l’auteur de Jude l’Obscur pense en avoir fini avec la passion quand une adaptation de Tess d’Urberville est montée au village. La jeune Gertrude Bugler, qui tient le rôle-titre, le charme et le fascine par son talent et sa fraîcheur. Sous le regard amer de son épouse qui souffre de la pesante atmosphère d’une maison isolée et encerclée d’arbres, Hardy vit son ultime amour.

« Il n’y a pas si longtemps, en novembre, au lever du jour, dans le ciel bleu, l’observateur aurait pu voir un vieil homme descendre l’allée qui conduit de la maison au portail. Légèrement voûté, il marchait à pas lents, une canne à la main droite. »

Mon avis :

J’entame toujours avec appréhension un roman prétendant retranscrire, si fictionnel que ce soit, la vie d’un auteur qui m’est cher. J’ai peur qu’il ne ternisse la vision que j’ai de lui, qu’en quelque sorte il porte un peu atteinte a sa mémoire. Mais quand j’ai remarqué ce roman paru aux éditions de la Table Ronde et portant sur les dernières années de Thomas Hardy, je n’ai pas pu résister à l’envie de m’y plonger, et bien m’en a pris. C’est un roman intime, plein de grâce, et extrêmement respectueux de l’homme qu’il était. Il est d’ailleurs amusant de constater que Christopher Nicholson emploie la première personne du singulier lorsque ce sont Florence ou Gertrude qui font leur récit, mais la troisième pour Thomas Hardy, comme s’il tenait à respecter une certaine pudeur vis-à-vis du vénérable romancier.

« Il avait derrière lui une longue série de romans et des centaines de poèmes : il lui était impossible de rompre avec les habitudes de toute une vie simplement parce qu’il se trouvait qu’il avait atteint un certain âge. Même si on lui avait certifié de manière incontestable que c’était aujourd’hui son dernier jour sur terre, il l’aurait passé de la même façon, à écrire de son mieux. »

Il s’agit donc d’un hiver : métaphoriquement l’hiver de la vie de Thomas Hardy qui est âgé de quatre-vingt quatre ans, mais aussi très concrètement l’hiver 1924 au cours duquel Tess d’Urberville, l’un de ses romans les plus connus, a été joué pour la première fois au théâtre. Thomas Hardy s’amourache alors de la jeune actrice jouant le rôle de Tess, Gertrude Bugler, à tel point d’ailleurs qu’on a l’impression que la jeune fille finit par se confondre dans l’esprit du romancier avec le personnage, pour lequel il a toujours eu un faible. Reste à ajouter que Gertrude est par ailleurs la fille d’Augusta Way, la laitière qui aurait inspiré à Thomas Hardy le personnage de Tess. Rien de surprenant alors à ce que le romancier s’attache autant à la jeune comédienne, jusqu’à en rendre jalouse sa femme, Florence, épousée en secondes noces.

De manière générale, les femmes ont toujours occupé une place prépondérante chez Thomas Hardy. Sa mère et sa grand-mère l’ont élevé et ont marqué sa jeunesse. Sa première femme, Emma, a été celle qui l’a encouragé, celle qui fut à ses côtés lors des débuts chaotiques, puis lors des premiers succès, et son décès a profondément meurtri le romancier. Il s’est certes remarié avec Florence, de trente-neuf ans sa cadette, mais comme le suggère le roman, il est probable qu’il ait surtout vu en elle une aide, une compagne, une secrétaire également, bien plus qu’un amour. Enfin, les femmes sont omniprésentes dans son oeuvre et il leur rend dans ses romans et ses poèmes un vibrant hommage. C’est un romancier en quête de l’idéal féminin, et qui semble avoir besoin d’une muse. En 1924, ce fut Gertrude Bugler. C’est d’ailleurs sans doute sous cet angle que se place ce roman : deux des thématiques majeures de l’oeuvre de Thomas Hardy sont le mariage et ses illusions, et les femmes. À l’hiver de sa propre vie, ces thématiques résonnent chez le romancier : que ce soit son premier mariage avec Emma, ou son second mariage avec Florence, tous deux sont dépeints comme ayant été chaotiques et pas toujours heureux, pour des raisons différentes. L’obsession littéraire de Thomas Hardy était une question que finalement lui-même n’a jamais pu résoudre dans sa propre vie personnelle. Se télescopent ainsi plusieurs femmes dans son esprit : Emma, Florence, Gertrude, Tess, sans compter celles qu’il a croisées et qui ont marqué sa mémoire.

« Si on les comparait aux êtres humains, se dit le vieil homme, ces arbres avaient vécu des vies tranquilles et admirables. Résolus et sûrs d’eux, ils étaient restés enracinés dans le même sol, tout comme l’homme qui passe son existence entière dans un même village. Il y avait une indéniable vertu dans ce fidèle attachement. »

Il est bien entendu difficile de faire la part entre la réalité et l’imagination de Christopher Nicholson, mais la figure de Thomas Hardy est merveilleusement dépeinte : un vieil homme touchant, et dont la personnalité est exactement telle qu’on se l’imagine. C’est un homme réfléchi, idéaliste, solitaire, souvent perdu dans ses pensées, vouant un amour inaltérable à la campagne et ses habitants, proche de la nature et en particulier de ses arbres dont il est question tout au long du roman et pour lesquels il ressent un instinct de protection presque paternel. On le sent réticent au progrès technologique, marqué par la guerre et plus généralement par les errements de l’Homme. Pour Thomas Hardy, la nature est bienveillante, l’Homme n’est qu’un nuisible détruisant tout sur son passage.

Cela fait de cet ouvrage un roman extrêmement émouvant, et j’avoue ne pas comprendre ce qui, d’après la quatrième de couverture, serait un tant soit peu « désopilant ». Je suis peut-être totalement passée à côté de l’humour censé être présent dans ce roman, que j’ai trouvé pour ma part au contraire empreint d’une douce mélancolie. Certes Florence est un peu ridicule, mais elle inspire davantage la compassion, voire l’agacement, que les rires. Thomas Hardy y est d’ailleurs dépeint comme un homme quelque peu lassé de sa femme hypocondriaque et jalouse, cherchant pour sa part désespérément le calme et la solitude pour s’adonner à l’écriture. Ce sont les rêveries d’un vieil homme, ses réflexions. Les arbres. Le sort du monde. L’amour. L’écriture. Les femmes. L’inspiration. Sa mort probablement imminente. Son héritage.

« A l’exception, peut-être, du printemps, c’était là sa saison préférée, lorsque l’année se consume en silence et que le soleil plus bas et les journées plus brèves vous sensibilisent davantage au passage régulier du temps. »

Un roman merveilleusement contemplatif, où l’on se laisse porter par la lenteur de cet hiver long et froid, et par cette familiarité éphémère que permet Christopher Nicholson avec cet auteur incroyable qu’était Thomas Hardy. Je conseillerais peut-être, pour apprécier pleinement cette lecture, d’avoir un peu lu l’oeuvre du romancier, en particulier Tess d’Urberville dont il est énormément question dans ces pages.

Ma note (4,5 / 5)

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