Pas après minuit – Daphné du Maurier

J’avais tellement hâte de découvrir ce recueil de nouvelles de Daphné du Maurier ! Je ne la connais que par ses romans, et j’ai pu constater avec Pas après minuit que son talent est percutant quel que soit le genre littéraire. Ce livre m’a un peu fait penser à Dino Buzzati avec Le K, le tout premier recueil de nouvelles que j’ai lu, adolescente, et qui m’avait énormément marquée.

« Les élans du coeur marqués par un déguisement, toute une tromperie qui aiguise l’appétit des sens. »

Ces nouvelles sont une vraie claque, il y plane une sourde angoisse, un certain malaise que l’on ne s’explique pas tout d’abord. Pourtant elles concernent toutes des personnages affreusement banals. Leur seul point commun est de se trouver loin de chez eux, déracinés. Ainsi un instituteur parti peindre les paysages de Crète, une jeune actrice lancée dans une quête qui la mènera au fin fond de l’Irlande, des touristes perdus dans Jérusalem, un spécialiste en électronique muté de l’autre côté de l’Angleterre, et un couple en vacances à Venise. Cet éloignement joue un grand rôle sur leur état d’esprit, leur solitude et leur désemparement. On sent la tension monter, sans parvenir à deviner où l’auteure cherche à nous emmener, et les dernières lignes m’ont toutes laissée quelque peu dans un état hagard.

« Le vase ne coula pas immédiatement, mais ballotta un moment à la surface, s’emplissant lentement de cette mer d’un vert translucide, aussi pâle que la tisane d’orge mêlée de pin et de lierre. Non pas inoffensive mais maléfique, étouffant la conscience, obscurcissant la raison. »

Tout d’abord, Daphné du Maurier nous emmène donc en Crète, où un instituteur, désireux de peindre pour arrondir ses fins de mois, espérait se trouver coupé du monde pour s’adonner à son art. Rien ne va se passer comme prévu, et il va rapidement être désarçonné par un couple d’Américains étrange, et leurs parties de pêche sur fond de mythologie grecque. La deuxième nouvelle nous transporte cette fois-ci en Irlande, où une jeune femme cherche à accomplir la dernière volonté de son père qui vient de mourir : se réconcilier avec un vieil ami, un ancien militaire vivant en ermite. Ce qu’il adviendra de cette quête sera un bouleversement pour elle. La troisième nouvelle rompt un peu le rythme, et la tension fait place à une ironie mordante. Ce petit groupe de touristes, désireux de découvrir Jérusalem, n’est vraiment pas épargné par la romancière, chacun va être confronté à une expérience déroutante qui va lui faire regretter le voyage. La quatrième nouvelle, peut-être à mon sens la moins réussie, nous entraîne cette fois aux bords de la science-fiction, en compagnie d’un petit groupe de scientifiques qui cherchent à percer le mystère de l’âme, de la vie et de la mort.

« Je demande trop car je veux tout. Je le veux la nuit et le jour, quand il veille et quand il dort, dans un monde qui ne connaitrait pas de fin. »

La dernière nouvelle du recueil est celle qu’il me tardait le plus de lire. C’est celle qui a inspiré le film Don’t look now (Ne vous retournez pas), avec Donald Sutherland et Julie Christie. C’est l’un de mes films cultes, et je n’avais aucune idée qu’il était tiré d’une nouvelle de Daphné du Maurier jusqu’à ce que le gentil libraire de Fowey, grand spécialiste de l’écrivaine, me l’apprenne et me conseille ce recueil. En arrivant à cette dernière nouvelle, je ressentais un mélange d’impatience et d’appréhension tant j’avais peur d’être déçue. Mais ce fut loin d’être le cas, le film a parfaitement su retranscrire l’ambiance de ces quelques pages, les canaux déserts de Venise, l’angoisse de cet homme, parti en vacances avec sa femme pour oublier leur douloureux deuil, et qui va voir les événements lui échapper totalement. La rencontre de deux vieilles femmes, dont l’une est médium, va chambouler leurs esprits. J’ai longtemps considéré le film comme un film d’horreur, avant de me rendre compte qu’il était en réalité d’une tristesse infinie, et c’est ce qui transparaît dans la nouvelle, qui a achevé de confirmer mon emballement pour le recueil dans son ensemble.

« Les jumelles étaient là ; l’aveugle, toujours accrochée au bras de sa soeur, rivait sur lui ses yeux sans regard. Il se sentit cloué sur place, incapable de bouger, tandis qu’un sentiment d’imminente tragédie s’emparait de lui. »

J’ai été totalement fascinée par ces nouvelles, Daphné du Maurier ne cesse de me surprendre. C’est vraiment un gros coup de coeur, pour un livre finalement assez peu connu en France, et que je vous recommande les yeux fermés !

Ma note (5 / 5)

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5 commentaires sur “Pas après minuit – Daphné du Maurier

  1. J’aime énormément le style de Daphné du Maurier et comme je suis aussi passionnée par les nouvelles, style moins présent dans nos libraires en ce moment, je me le note pour l’été.
    Merci pour cette découverte.

  2. J’ai beaucoup vu de blogueuses déçues par ses romans les moins connus. Moi qui a adoré Rebecca et sa biographie Manderley For Ever, je suis heureuse de voir une chronique positive sur l’un de ses recueils de nouvelles. Merci donc pour cette chronique pleine d’enthousiasme.

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