L’Ombre du vent – Carlos Ruiz Zafón

Résumé :

1945. Barcelone se réveille après neuf années de guerre. Dans une ruelle étroite, deux silhouettes émergent du petit jour. Un père, libraire, et son fils de 10 ans s’en vont sacrifier à un rituel centenaire. Bientôt, le Cimetière des Livres oubliés leur ouvrira ses portes. Parmi les fantômes et les rayonnages, le jeune Daniel choisira un volume, un seul. Ce sera L’Ombre du vent. Dès lors, la recherche de son auteur, Julián Carax, obsédera Daniel jusqu’à façonner le cours de son existence…

« Il s’agit d’une histoire de livres, de livres maudits, de l’homme qui les a écrits, d’un personnage qui s’est échappé des pages d’un roman pour le brûler, d’une trahison et d’une amitié perdue. Une histoire d’amour, de haine et de rêves qui vivent dans l’ombre du vent. »

Mon avis :

Ma relation avec ce livre est étrange. Longtemps je l’ai gardé dans ma bibliothèque sans oser le lire. Je savais que les critiques étaient élogieuses, sans pourtant vraiment avoir su de quoi parlait le roman. Lorsque je me suis enfin décidée à le lire, ce fut d’une traite et avec une émotion que j’ai rarement ressenti. C’est une chronique qui est en conséquence difficile à écrire tant je sens que j’aurais du mal à lui rendre justice.

« Rien ne marque autant un lecteur que le premier livre qui s’ouvre vraiment un chemin jusqu’à son coeur. »

Ce roman est objectivement un chef d’oeuvre, mais il m’a aussi touchée particulièrement, en plein coeur. Peut-être parce qu’il décrit si bien l’Espagne que j’ai pu connaitre enfant (bien que je sois née une dizaine d’années après la mort de Franco). Peut-être aussi parce qu’il parle des livres, de l’amour indicible que l’on peut ressentir pour certains d’entre eux et de leur influence profonde sur notre vie. Peut-être enfin parce qu’il s’agit d’une histoire d’amour magnifique, ou plutôt de plusieurs histoires et de plusieurs amours. Sans doute un peu de tout cela.

On retrouve en effet dans ce roman l’atmosphère caractéristique qui a suivi la guerre civile espagnole, et que mentionnaient déjà des auteurs comme Antonio Muñoz Molina ou Miguel Delibes. Les grandes familles sur le déclin, l’omniprésence de la Phalange, une police terrifiante et partiale, des hommes et des femmes meurtris, des Espagnols que la guerre a profondément et durablement divisés, une désillusion rampante. Un monde de tristesse et de solitude, où l’on cherchait à tout prix à se raccrocher à quelque chose. Au-delà des personnages, c’est l’Espagne qui est célébrée dans L’Ombre du vent, qui décrit magnifiquement cette lente progression d’un monde de haine et de vengeance à un monde où l’espoir et la réconciliation sont à nouveau permis. Cette force et cet optimisme sont notamment incarnés par le très attachant Fermin.

« Il est des prisons pires que les mots. »

Le roman est loin d’aborder des sujets légers et rappelle les tragédies de l’époque, mais Carlos Ruiz Zafón leur donne une beauté admirable. Ses pages sont dotées d’une sublime poésie, et parfois même d’humour. Le rêve, du plus doux au plus noir, occupe une place importante, allant même jusqu’à l’évocation de prémonitions et de figures démoniaques. La galerie de personnages est tout simplement extraordinaire, à commencer bien sûr par le narrateur Daniel Sempere et par le mystérieux écrivain Julián Carax. Mais les nombreux personnages secondaires ne sont pas en reste, tous plus touchants les uns que les autres : le père de Daniel, Fermín, Nuria, Gustavo, Miquel, Bea… Même Fumero, le némésis, le personnage sans doute le plus détestable qu’on puisse imaginer : il est à lui seul la métaphore parfaite de toute cette Espagne d’après-guerre, une Espagne meurtrie et traumatisée.

C’est enfin une ode aux livres et à la littérature, à leur rôle de transmission, à leur propension à exorciser les pires traumatismes, à leur rôle de miroir aussi. Daniel a choisi L’Ombre du vent parmi la multitude d’ouvrages ayant trouvé refuge au Cimetière des Livres Oubliés, comme si un lien intangible, le destin peut-être, le liait à lui. On s’aperçoit d’ailleurs assez vite des parallèles troublants entre la vie de Daniel et celle de Julián Carax.

« Jusqu’à ce moment-là, je n’avais pas compris que cette histoire était une histoire de gens seuls, d’absences et de disparitions, et comment, pour cette raison, je m’étais réfugié en elle au point de la confondre avec ma propre vie, comme quelqu’un qui s’échappe d’une page de roman parce que ceux qu’il a besoin d’aimer sont seulement des ombres qui vivent dans l’âme d’un étranger. »

Le roman a ravivé en moi les souvenirs de l’Espagne que j’ai connue : les sugus de la récré, l’argent de poche en pesetas, les ondes de la Radio nacional, l’omniprésence des références à la tauromachie et à la religion catholique, les rues effervescentes, pleines de vendeurs de billets de loterie et de cireurs de chaussure. Sans oublier les héros nationaux tels que Le Cid, Manolete, et bien sûr et surtout les écrivains : Ortega y Gasset, Miguel Cervantes, Lope de Vega…

Les cicatrices de la guerre ont tardé à se refermer, même après la mort de Franco, et sont mentionnées dans le roman des questions qui sont encore aujourd’hui extrêmement sensibles. Ainsi est évoquée la dramatique question des fosses communes et des tombes anonymes, innombrables puisqu’on estime que le nombre de disparus pendant la guerre civile, puis sous la dictature franquiste, se compte en plusieurs centaines de milliers. L’exhumation et la répertoriation de ces fosses communes ont été entreprises récemment dans le cadre des politiques de réconciliation nationales, qui ont été vivement critiquées, certaines familles désespérant toujours d’obtenir des réponses à des questions trop longtemps occultées. Preuve que les tabous autour de cette période sont encore très présents en Espagne. C’est la raison pour laquelle L’Ombre du vent insiste également sur l’importance des lieux de mémoire, que symbolise si joliment le Cimetière des Livres Oubliés : préserver et garder une trace du passé pour éviter de reproduire les mêmes erreurs à l’avenir.

« Les guerres sont sans mémoire, et nul n’a le courage de les dénoncer, jusqu’au jour où il ne reste plus de voix pour dire la vérité, jusqu’au moment où l’on s’aperçoit qu’elles sont de retour, avec un autre visage et sous un autre nom, pour dévorer ceux qu’elles avaient laissés derrière elles. »

Ma note (5 / 5)

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