Les frottements du coeur – Katia Ghanty

Résumé :

En mars 2016, à la suite d’une grippe, Katia Ghanty est emmenée à l’hôpital dans un état critique. Son cœur est très affaibli, elle est en danger de mort, et les premiers soins et traitements ne suffisent pas : les médecins décident de la brancher, en urgence, sans l’endormir, à un appareil assurant une circulation du sang extracorporelle. Elle sera raccordée sans sédation pendant six jours à cette machine, puis passera près d’un mois et demi à l’hôpital, entre rechutes et surveillance, services de réanimation, cardiologie et soins intensifs.

« Comme c’est étrange, à 29 ans, d’avoir le coeur qui flanche. »

Mon avis :

Ce livre a suscité chez moi beaucoup d’émotions, pour plusieurs raisons. C’est la première fois depuis la création de ce blog qu’un auteur s’adressait à moi pour me faire lire son livre, et cela m’a profondément émue, cette volonté de me confier ce qu’elle avait de plus précieux. Le thème ensuite du journal hospitalier, le récit incroyable et pourtant tristement banal dans le monde hospitalier d’une lente remontée des enfers, me fascinait parce qu’il faisait écho à ma propre expérience, et dans le même temps me faisait craindre des réminiscences indésirables. Tout au long de ma lecture, enfin, avec un récit qui m’a touchée en plein coeur, suscitant souvent quelques larmes mais aussi du rire, parce même dans les pires moments, l’humour, la personnalité de Katia reprennent le dessus : elle est toujours là, elle n’est pas seulement une forme indistincte parmi les autres dans les couloirs de l’hôpital.

« La vie se poursuit, quoiqu’il arrive, même cassée en deux. Une petite déflagration dans le monde des vivants – comme les ridules à la surface de l’eau quand une goutte de pluie tombe dans une flaque – et l’instant d’après, tout continue. Ma petitesse de patiente me ramène à ma petitesse d’être humaine : qu’est-ce qu’une seule personne, qu’est-ce qu’une seule disparition, au regard de la grand marche du monde ? »

À première vue, lorsqu’on lit la quatrième de couverture, on pourrait être tenté de prendre un peu peur : a-t-on vraiment envie de plonger dans les tréfonds d’une âme humaine aux bords de la vie ? n’est-ce pas titiller inutilement nos propres peurs ? Mais on aurait tort de se laisser si facilement intimider.

On la suit dans ce monde parallèle, en marge. Un monde où l’on craint en permanence pour sa survie, un monde de montagnes russes émotionnelles, de petits détails aussi, un monde où un sourire ou un regard bienveillant fait toute la différence, de même qu’un shampoing, un monde dans lequel on se contente de petites victoires aussi simples que celle de réussir à prendre un petit déjeuner. On sent toute la fragilité du corps qu’on essaie à tout prix de pallier par l’esprit, par la conscience, par cette foule de petites choses auxquelles on ne prête pas attention d’habitude, quand tout va bien, et qui pourtant font qu’on est en vie.

« Le temps du « monde extérieur », de l’autre réalité, a disparu, il a fondu, il s’est disloqué dans le trou noir de l’hôpital. »

On la suit tout au long de son parcours, ce parcours « long et chiant » annoncé par les médecins. Le service de réanimation d’abord, où elle sera consciente tout du long, entièrement habitée par la douleur et concentrée sur sa survie. Les soins intensifs et le service de cardiologie ensuite, où on lui serine des « vous revenez de loin » qu’elle ne veut pas entendre, car avec l’amélioration de son état physique vient paradoxalement une force suffisante pour laisser place à la colère, au ras-le-bol, au sentiment d’être incomprise. Survivre ne fait pas tout, il faut ensuite se réapproprier un corps meurtri et fatigué, accepter que la convalescence soit longue. Et c’est à ce moment là qu’elle a le plus l’impression d’être emprisonnée, privée des libertés qui lui paraissent les plus essentielles pour revenir à sa vie d’avant, ou du moins à un semblant de vie d’avant. Elle fait face à un découragement ambivalent : oui elle est en vie, mais plus aucune douleur si faible soit-elle n’est tolérable désormais, comme si son corps avait atteint un quota. Vient ensuite le centre de rééducation cardiaque, qui paradoxalement est celui qui atteint le plus son moral : ce parcours semble sans fin, l’endroit est déprimant, tout y est oppressant et contraignant, et elle craint de perdre totalement la raison. Puis, la délivrance, le retour chez elle, mais aussi les rechutes et le désespoir qu’elles entrainent, la fatigue physique et psychologique, et la difficulté de plus en plus grande à entendre les mots des autres, si empreints de banalité et de bienveillance soient-ils, ce décalage permanent qu’elle ressent avec les personnes qui l’entourent. Comme s’il fallait qu’elle fasse le deuil d’une partie d’elle-même pour accepter sa « nouvelle vie ».

« C’est fou que l’on s’inquiète autant de préserver la vie, mais que l’on se préoccupe si peu de préserver la joie. »

Je me suis retrouvée dans les descriptions de ses ressentis, même si ce que j’ai vécu est sans aucune commune mesure avec l’expérience de Katia. Mais j’y ai retrouvé cette perte du soi dans l’hôpital, cette façon d’être manipulé comme si on n’était plus qu’un corps et non une personne ; cette impression qu’on ne ressentira plus jamais des sensations aussi banales que l’absence même de douleurs ; le traumatisme des nuits, interminables ; ce découragement lancinant et cette immense solitude, malgré l’effervescence hospitalière et la perte d’intimité. En creux aussi, on sent l’importance, tant de la part du personnel hospitalier que des proches, des mots, des regards, et à quel point ils peuvent faire basculer du côté de l’espoir ou du désespoir. Un récit d’une puissance folle, remarquablement écrit, un témoignage fort et indispensable à mettre entre toutes les mains.

« Mon coeur est un poulpe enfermé dans un pot. »

Ma note (5 / 5)

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5 commentaires sur “Les frottements du coeur – Katia Ghanty

  1. Merci Charlotte, je cherchais un livre à lire et je suis tomber sur votre commentaire un peu ancien mais qui a fait écho chez moi à du vécu . je vais partir à sa recherche car je voudrai savoir si c’est bien ce que j’ai ressenti. A bientôt

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