L’Archipel du Chien – Philippe Claudel

« Vous convoitez l’or et répandez la cendre.

Vous souillez la beauté, flétrissez l’innocence. »

Trois cadavres de jeunes hommes noirs sont retrouvés échoués sur une plage un matin. Cinq personnes seulement seront au courant sur l’île, et toutes, sauf une, décident qu’il faut garder le silence sur cet « incident ». L’installation d’un complexe thermal est en pleine négociation, et il ne faudrait pas jeter l’opprobre sur l’île et décourager de potentiels investisseurs. Voilà le ton donné au roman dès les premières pages.

« La plupart des hommes ne soupçonnent pas chez eux la part sombre que pourtant tous possèdent. Alors, quand ils la contemplent pour la première fois, dans le secret de leur conscience, ils en sont horrifiés et ils frissonnent. »

Les personnages n’ont même pas de nom, ils sont la Vieille, le Docteur, le Maire, le Curé, l’Instituteur… En effet peu importe leur nom et leur identité propre, ils ne sont que le reflet de la société. Il y a ceux qui ne songent qu’au contrat qui va apporter prospérité et renommée à l’île, ceux que l’incident indiffère, ceux qui sont trop lâches pour oser émettre une opinion dissonante, et il y en a un seul, isolé, qui s’indigne, bien que sans doute encore trop faiblement.

« Qu’est-ce que la honte, et combien la ressentirent ? Est-ce la honte qui rattache les hommes à l’humanité ? Ou ne fait-elle que souligner qu’ils s’en sont irréversiblement éloignés ? »

Quant au sujet traité, on aurait tort de le réduire à une interpellation sur le sort des migrants. C’est bien entendu l’indifférence du monde entier quant au destin de ces populations fuyant l’Afrique pour atteindre l’Europe, qui est soulignée ici par cette tragédie initiant le roman : les corps échoués sur la plage de cette île supposée paradisiaque. Pourtant, partant de cet événement de moins en moins rare de nos jours, c’est l’âme humaine qui va être disséquée tout au long du récit. Depuis la réaction immédiate face à la découverte, jusqu’aux agissements que certains sont prêts à adopter pour conserver leur mode de vie et leur réputation. À travers cette galerie de personnages, c’est les travers de l’Homme que Philippe Claudel s’attache à dénoncer ; l’individualisme, la cupidité, l’égoïsme, la lâcheté… Travers qui semblent toujours l’emporter sur la part de bonté et d’humanité qu’il y a en chacun, jusqu’à écraser en chemin la minorité qui se rebelle contre l’ordre établi, sacrifiée sur l’autel des intérêts financiers et personnels. Jusqu’où sommes-nous tous prêts à aller pour parvenir à nos fins ?

« – Un homme lâche ? avait repris, songeur, l’Instituteur.

– C’est presque un pléonasme, non ? avait conclu le Docteur. »

Avec L’Archipel du Chien, Philippe Claudel signe une brillante fable contemporaine, servie par une plume acérée et diablement efficace. La tension et le malaise vont crescendo tout au long du roman, liés d’une part à la rébellion de la nature, presque érigée au rang de personnage à part entière, incarnée par ce volcan qui gronde d’une manière réprobatrice, ou encore par l’odeur pestilentielle de charogne qui enveloppe l’île. Par ailleurs le malaise provient du miroir dérangeant que cette histoire renvoie de notre société. Et comme dans toute fable, la fin assène au lecteur une morale impitoyable.

Ma note (3,5 / 5)

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