Ruth – Elizabeth Gaskell

Pauvre, pauvre Ruth ! Orpheline, Ruth est envoyée à 16 ans par un tuteur indifférent dans un atelier de couture. Esseulée, déprimée et dépourvue d’amis bienveillants, elle se laisse séduire par un gentleman des environs qui n’hésitera pas à entacher pour toujours sa réputation. Il l’abandonne alors qu’elle attend un enfant, et le sort de Ruth semble scellé lorsqu’on connait le peu de tolérance de la société victorienne envers les « filles perdues ». Un pasteur dissident, Mr Benson, et sa soeur, pris de pitié pour cette jeune pécheresse, décident de l’accueillir chez eux en la faisant passer pour une veuve aux yeux de leur communauté. Ils espèrent ainsi la remettre dans le droit chemin et la tourner vers Dieu. Mais peut-on vraiment espérer que le passé ne refasse jamais surface ?

« Elle n’ignorait point que l’on pût tomber amoureux, mais n’en connaissait pas les signes et symptômes ; et elle ne s’en était jamais vraiment préoccupée. En remplissant sa vie, le chagrin avait chassé toutes pensées plus légères que le souci du devoir et la mémoire de bonheurs passés. »

Je suis très partagée sur ce roman. Je me suis énormément ennuyée, c’est très long à démarrer, le style est lourd et peu servi par une traduction parfois approximative, et Ruth elle-même est tout simplement insupportable. Voilà une héroïne que l’on devrait certainement aimer pour sa pureté et sa bonté, mais qu’elle est falote…! Rien ne me touchait chez elle, et j’étais agacée par sa naïveté, ses pleurs incessants, ses décisions plus mauvaises les unes que les autres. J’ai mille fois pensé à abandonner ma lecture, mais je ne pouvais m’y résoudre, sentant que je devais bien à Elizabeth Gaskell, que j’aime tant, d’aller plus loin. Heureusement, passée (laborieusement) la moitié du roman, cela s’améliore. L’intrigue s’épaissit un peu, il se passe davantage de choses, et si la personnalité de Ruth ne se complexifie pas véritablement, je dois avouer qu’elle a fini par toucher mon coeur. Malgré des passages excessivement religieux à mon goût, l’existence de Ruth prenant bien souvent des airs de chemin de croix, il y a tout de même davantage d’émotion dans sa vie « d’après », lorsqu’elle trouve refuge chez les Benson et qu’elle élève son enfant, dans la terreur que l’on découvre son si honteux secret. J’ai pris bien plus de plaisir à ma lecture arrivée à ce stade, et j’ai trouvé le propos d’Elizabeth Gaskell un peu plus fluide. On sent bien entre les lignes sa volonté de dénoncer l’hypocrisie d’une société bien plus empressée à clouer au pilori des jeunes filles naïves et impressionnables au nom de la religion et de la vertu, plutôt qu’à dénoncer les vices présents en son sein, jusque dans ses familles les plus honorables. J’ignore si Ruth a servi d’influence, mais j’y ai retrouvé beaucoup du Tess d’Urberville de Thomas Hardy, qui traitera des années plus tard des mêmes thématiques dans son roman, mais avec sensiblement plus de succès (et de tragique).

« Pas même une vie calme et innocente, pas même un profond silence ne pouvait effacer son offense passée et la noyer dans les abysses ; c’était lorsque l’océan était calme et ensoleillé que la faute jaillissait soudain à la surface pour fixer Ruth de ses yeux hantés. »

Cela ne restera pas néanmoins pour moi un roman mémorable. Il me semble vraiment qu’il y a dans l’oeuvre de Gaskell un avant et un après Nord et Sud. Ses premiers romans, Mary Barton, Cranford, puis Ruth dénotent un certain tâtonnement de la romancière. On sent bien qu’elle cherche à dénoncer les travers de la société victorienne, mais cela manque encore de finesse et de psychologie. Il y a beaucoup de longueurs et de digressions, et trop peu d’épaisseur au contraire dans ses personnages, qui manquent singulièrement de relief. Nord et Sud vient à mon sens tout changer, et devient son chef d’oeuvre. Gaskell réussit à y mêler roman social, roman de moeurs, et roman sentimental. Son héroïne, Margaret, est à tout point de vue une femme accomplie, pieuse et généreuse ; mais elle est également dotée de qualités plus modernes : une conscience politique et sociale, une certaine impertinence, et une personnalité aussi attachante que forte qui lui permet d’énoncer avec courage ses opinions au milieu de tant d’hommes. À travers son personnage et l’intrigue qui se développe avec son arrivée dans cette ville du Nord de l’Angleterre, Gaskell dénonce les conditions de travail des ouvriers, l’hypocrisie de la religion, la fracture sociale qui menace l’équilibre politique et économique. C’est intelligent et émouvant dans le même temps, et les romans suivants, Les Amoureux de Sylvia et Femmes et Filles, confirmeront l’immense talent de Gaskell. Les thématiques changent quelque peu, mais on y retrouvera le style de la romancière, la finesse de sa psychologie lorsqu’elle croque ses personnages, son talent à dépeindre l’Angleterre victorienne, et une intrigue qui ne fait pas l’impasse sur l’émotion.

« Un peu mieux que de la résignation de la part de son mari et une calme et silencieuse soumission de sa part, étaient-ce là les conditions auxquelles on cédait le coeur d’une femme ? »

Je suis en définitive heureuse d’avoir poursuivi ma lecture et découvert Ruth ;  en refermant ces pages j’ai pu me faire une opinion plus juste de ce roman, qui a sans conteste des qualités et des défauts. Surtout, lorsque j’admire autant un écrivain, j’aime pouvoir me faire une idée de l’évolution de son oeuvre ainsi que de son écriture. Si je trouve Ruth mineur, ce n’est finalement qu’au regard des splendides romans d’Elizabeth Gaskell qu’il m’a également été donné de lire, et cette mise en perspective est toujours extrêmement enrichissante en tant que lectrice.

Ma note 3 out of 5 stars (3 / 5)

Éditions de l’Archipel, traduit par Manon Malais, juillet 2014, 537 pages

3 commentaires sur “Ruth – Elizabeth Gaskell

  1. Hello !

    J’avais adoré Nord et Sud que j’ai découvert après la série de la BBC. Je ne savais pas quoi lire de Elizabeth Gaskell ensuite. Merci pour ton retour sur Ruth (qui me tente malgré ses défauts) mais aussi sur les autres oeuvres de l’auteure. Je pense que je lirai en premier Femme et filles (ton avis dessus m’a convaincu).

  2. J’aime beaucoup Elizabeth Gaskell, découverte avec l’adaptation de nord et sud de la BBC. merci pour cet avis, j’avais justement envie de le lire (après Nord et Sud, femmes et filles, mary barton et Cranford), mais je vais peut-être revoir cette idée, j’ai été échaudée par Villette que j’ai fini par abandonner (j’aurais dû lire ta critique avant de l’acheter). J’ai de toute façon déjà les amoureux de Sylvia dans ma pal, et je suis contente de lire qu’il fait partie des chefs d’oeuvre de Gaskell 🙂

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