Les Amoureux de Sylvia – Elizabeth Gaskell

« Les choses humaines tournent-elles donc toujours dans le même cercle fatal ? »

Résumé :

1796. La guerre contre la France révolutionnaire fait rage et ses répercussions ébranlent les provinces anglaises les plus lointaines. Le petit port baleinier de Monkshaven (Yorkshire) paie un lourd tribut en hommes valides, que les sergents recruteurs, haïs par la population, kidnappent de force pour servir le Roi. L’héroïne, Sylvia Robson, seize ans, fille unique de fermiers locaux, est une jolie sauvageonne, follement aimée par son terne cousin, Philip Hepburn. Arrive un harponneur audacieux et généreux, qui tombe amoureux d’elle et chavire son cœur. Hélas, les recruteurs vont bouleverser ces vies…

Mon avis :

Après avoir adoré Nord et Sud, j’étais déterminée à lire d’autres romans d’Elizabeth Gaskell, qui pour la petite histoire était une amie proche de Charlotte Brontë. Mon choix s’est porté sur Les Amoureux de Sylvia, mais quelle tristesse ce roman !

« Sous les eaux rapides que la marée du matin poussait vers l’intérieur des terres se trouvait un refuge sûr contre le reproche humain et le chagrin mortel. »

Il m’a fallu quelques chapitres pour vraiment entrer dans l’histoire, d’autant que j’ai crains que ce soit un peu trop gnangnan, comme le titre du roman pouvait le laisser présager. De plus j’ai eu du mal à m’habituer au style, les personnages étant pour l’essentiel des campagnards peu instruits, ils parlent une sorte de patois qui m’a paru bien éloigné du style épuré et fin que l’on trouve d’habitude dans la littérature victorienne.

Et puis la magie a opéré, et j’ai découvert ce roman profond, assez pessimiste, et surtout terriblement représentatif de l’époque. Il est d’ailleurs considéré comme un exemple de roman historique. En effet, le récit se déroule entre 1796 et 1800, juste après l’indépendance américaine et en plein conflit contre la France. En difficulté contre les Français, l’Angleterre a besoin d’hommes, et des meutes de recruteurs écument les villages côtiers pour enrôler de force quiconque a de près ou de loin l’envergure pour servir sur les navires de guerre. Dans ce petit village de Monkshaven dans le Yorkshire, sont particulièrement visés bien entendu les marins, des baleiniers voguant vers le Groenland pour la pêche et déjà éprouvés par un métier dangereux. La révolte gronde dans cette partie du Yorkshire où les familles voyaient disparaître, parfois sans jamais plus avoir de nouvelles, les hommes vaillants.

« Je ne peux pas me mettre en tête l’idée de l’amour ; elle me paraît complètement déplacée. Je ne peux penser à rien, qu’à ceux qui sont vivants et à ceux qui sont morts. »

Sylvia est quant à elle la fille unique d’un paysan qui a plutôt bien réussi. Elle est sauvage, insolente, et pourtant timide. Son cousin Philip, un jeune homme terne et sérieux, qui dirige le magasin de draperie de la ville, est amoureux d’elle, mais il l’indiffère au mieux. En revanche, elle s’éprend très vite de Charley Kinraid, un harponneur. S’ensuit un triangle amoureux qui sera destructeur pour les trois protagonistes. Elizabeth Gaskell explore la passion amoureuse dans toutes ses facettes, et les décisions inconsidérées qu’elle dicte chez les individus les plus raisonnables.

« Une promesse donnée est une entrave à celui qui l’a faite. Mais une promesse qui n’a pas été entendue est une promesse non donnée. »

Aucun des personnages n’est particulièrement sympathique ou digne d’empathie, à part peut-être Hester Rose, qui aime Philip en secret et qui avalera bien des couleuvres. Ils ont tous leurs failles, leur égoïsme, leurs passions qu’ils suivent aveuglément. Au début du roman Sylvia m’a paru sotte et insupportable, particulièrement dans son attitude d’enfant gâté avec Philip, mais les épreuves la rendent plus douce et moins aveugle à ce qui l’entoure, son personnage gagne de l’épaisseur. Philip, qui est décrit comme un modèle de vertu et qu’on plaint amèrement pour son amour non partagé pour Sylvia, déçoit par ses actes inconsidérés et désespérés. Cela en fait des personnages très nuancés, décrits avec une psychologie très fine. Ils sont finalement tous deux profondément humains, tiraillés entre coeur et raison, entre amour et devoir, et j’ai trouvé ça très beau, bien que profondément tragique. Le roman n’épargne pas grand chose à nos héros, révélant les ravages des amours contrariées sur cette petite communauté de gens simples.

« Chez de frustes campagnards, qui savent reconnaitre dans l’amour la passion débridée qui se joue des entraves de la raison et de la retenue, une histoire de sentiments contrariés ou trahis est susceptible de se propager comme une traînée de poudre. »

L’auteure impressionne également par sa connaissance du monde paysan (et industriel dans Nord et Sud) et par sa volonté de prendre la parole en faveur des opprimés. Elle prend position avec fermeté sur les injustices commises contre des gens de la province, peu instruits et éduqués, et qui n’ont pas su se défendre contre une autorité indifférente à leur sort. Malgré quelques longueurs, cela en fait un roman très riche et qui lève le voile sur un aspect quelque peu oublié de l’histoire de l’Angleterre.

Ma note (4 / 5)

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4 commentaires sur “Les Amoureux de Sylvia – Elizabeth Gaskell

    1. J’avais eu un gros coup de coeur pour Nord et Sud aussi, et celui-là ne l’égale pas tout à fait selon moi. Il se veut assez différent, tant par la condition sociale des personnages que par l’importance du contexte historique. Mais on y retrouve néanmoins le talent et la plume de l’auteure, et c’est un très beau roman !

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