Les Mystères d’East Lynne – Mrs Henry Wood

Le jeune avocat Archibald Carlyle vient d’acquérir le magnifique château d’East Lynne, permettant ainsi à son ancien propriétaire, le comte de Mount Severn, de rembourser certaines de ses dettes les plus pressantes. Le comte est en effet ruiné, en mauvaise santé, et laisse sa fille unique, la très jolie Isabel, dans une situation de dénuement dramatique à sa mort : sans toit et sans aucune ressource pour subvenir à ses besoins. Son seul recours est le mariage, et elle accepte la proposition d’Archibald, fou amoureux d’elle, qui lui offre sa protection ainsi que l’abri chaleureux de son ancienne demeure. Ce mariage va malheureusement être mal accueilli par les proches du jeune marié : sa soeur d’abord, vieille fille aigrie et près de ses sous, déterminée à faire vivre un enfer à la jeune Isabel ; mais aussi la jeune Barbara, une amie d’enfance dont les espoirs amoureux s’effondrent brutalement en voyant convoler l’élu de son coeur avec une autre. Au début, les époux semblent heureux et amoureux, mais les ennuis apparaissent vite. Archibald est de plus en plus accaparé par la famille Vane, et Barbara en particulier, qui cherche à prouver l’innocence de son frère Richard, accusé d’un terrible meurtre. Tourmentée par la jalousie, influencée par les commérages, l’imagination d’Isabel lui cause bien des souffrances et pourrait l’amener à des décisions inconsidérées. D’autant plus qu’un ancien flirt, Francis Levison, refait surface…

« La jalousie est assurément la passion la plus tenace, la plus puissante qui existe en ce bas-monde (…) Les fantaisies les plus absurdes prennent l’apparence de la vérité, les hypothèses les plus invraisemblables semblent brusquement viables. »

Voilà en peu de mots comment se met en place cette intrigue compliquée mais prometteuse, où s’entremêlent un imbroglio policier et un drame familial. Je suis partagée sur cette lecture qui réunit en principe tous les éléments qui me plaisent dans les romans victoriens, et qui ne parvient cependant pas à mon avis à en faire un ensemble réussi. Je suis loin d’être rebutée par les longueurs qui sont souvent assez inhérentes aux romans classiques, mais je dois avouer que celui-ci m’a paru affreusement lent, en particulier cette fameuse histoire de meurtre non élucidé qui n’en finit pas de trainer en longueur, pour un dénouement non seulement attendu mais décevant. Les personnages sont particulièrement agaçants, et pas uniquement ceux dont c’est le rôle attribué, comme la fameuse Miss Carlyle qui est parfaitement insupportable, mais également les protagonistes. Le comportement d’Isabel est souvent difficile à comprendre tant elle est influençable et irréfléchie ; Barbara est pénible pour ses mesquineries et ses soupirs auprès d’un homme marié qui ne l’a jamais traitée autrement que comme une soeur ; et même Carlyle est coupable d’un aveuglément incompréhensible à ce qui l’entoure… Au fur et à mesure que la lecture avance, on voit les choses aller de mal en pis, et j’ai bien souvent levé les yeux au ciel tant cet enchainement de circonstances et de malentendus m’a tapé sur les nerfs.

« Essayer d’aimer ! Quel effort vain ! L’amour ne résulte pas de la volonté, c’est une passion capricieuse. Peut-être croyait-elle avoir réussi, car elle lui vouait toute son estime, son respect et son admiration. »

Je pense enfin que ma déception vient également d’un grand malentendu : le roman est présenté par l’éditeur comme un récit à suspense, et mesuré à de nombreuses reprises à ceux de Wilkie Collins. Cette comparaison me parait très exagérée, et j’ai du mal à qualifier Les mystères d’East Lynne comme un roman policier. À part cette abracadabrantesque histoire d’erreur judiciaire que j’ai trouvée pénible à suivre et qui à mon sens ne présentait absolument aucun intérêt pour l’histoire, il n’y a de mystère que dans le titre français (le titre original se contentant d’East Lynne). Il me semble d’ailleurs que ce roman est qualifié par des commentateurs anglo-saxons de « sensational victorian novel » ce qui correspond bien plus à l’esprit, bien que l’histoire ait sans aucun doute été bien plus sensationnelle pour les lecteurs de l’époque que pour ceux d’aujourd’hui. Mais on y trouve en effet une dose de scandales, de ceux qui outraient la société victorienne bien pensante et corsetée. J’aurais sans doute en tout cas été dans de meilleures dispositions en abordant ce roman pour ce qu’il est : un drame victorien et une histoire d’amour tragique. 

« Il en est toujours ainsi. Nous méprisons ce que nous possédons et nous convoitons ce qui nous est inaccessible. »

Car c’est essentiellement ce qu’est ce roman, et épuré de toutes les petites histoires annexes concernant les péripéties de Richard Hale, il me semble qu’il aurait sans doute été bien meilleur. Le triangle amoureux composé par Isabel, Archibald et Barbara est au centre de cette histoire qui parle avant tout d’amour, de désillusion, de jalousie, de bonheur conjugal, de condition féminine ou encore de maternité. Je ne m’attendais pas aux rebondissements qui attendent ces trois personnages qui se débattent avec leurs passions et leurs démons intérieurs, et je dois dire que certains passages sont bouleversants. C’est vraiment dommage que la psychologie avec laquelle la romancière décrit les défis du mariage, avec d’ailleurs une certaine modernité, soit noyée dans des longueurs abrutissantes et souvent redondantes. Je comparerais ainsi davantage ce roman à ceux de Thomas Hardy ou d’Elizabeth Gaskell, bien qu’il échoue à faire preuve de la même finesse, dans les caractères et dans l’intrigue.

C’est donc une lecture mitigée pour ma part, souvent dominée par l’ennui et bien loin de l’enthousiasme que j’en attendais.

Ma note 3 out of 5 stars (3 / 5)

Éditions du Masque, traduit par G. de la Ruwière, 13 février 2013, 660 pages

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