Le tour d’écrou – Henry James

Résumé :

Le huis clos d’une vieille demeure dans la campagne anglaise. Les lumières et les ombres d’un été basculant vers l’automne. Dans le parc, quatre silhouettes – l’intendante de la maison, deux enfants nimbés de toute la grâce de l’innocence, l’institutrice à qui les a confiés un tuteur désinvolte et lointain. Quatre… ou six ? Que sont Quint et Miss Jessel ? Les fantômes de serviteurs dépravés qui veulent attirer dans leurs rets les chérubins envoûtés ? Ou les fantasmes d’une jeune fille aux rêveries nourries de romanesque désuet ?

Mon avis :

Lors d’une soirée d’hiver au coin du feu, quelques amis, dont le narrateur (on imagine qu’il est Henry James lui-même), se racontent des histoires de fantômes. Soudain l’un d’entre eux annonce qu’il a une histoire particulièrement terrifiante à raconter, parce qu’elle concerne de jeunes enfants. Cette histoire a été écrite et lui a été remise par une femme, témoin des événements en questions. De là s’ensuit une triple mise en abyme qui donne un peu le vertige. Il y a en effet trois niveaux dans la narration : le récit de James de cette fameuse soirée d’hiver, le récit lu de l’expérience de la gouvernante par Douglas, et enfin le récit écrit par la jeune femme elle-même, qui raconte a posteriori une histoire dont elle a fait partie.

« Je me souviens que tout commença par une succession de hauts et de bas, un jeu de balançoire entre émotions légitimes ou injustifiées. »

Cela étant posé, ma perplexité n’a cessé d’augmenter tout au long de ma lecture. On apprend que la jeune femme, qui ne sera jamais nommée, est envoyée comme institutrice auprès de deux jeunes enfants dans une grande demeure à la campagne, par leur tuteur, qu’elle ne rencontre que deux fois et qui lui fait forte impression. Les recommandations de cet homme séduisant l’ayant un peu échaudée, elle arrive sur place avec beaucoup d’appréhensions, avant d’être rassurée au contact des enfants dont elle aura la charge. En effet, le petit garçon, Miles, et la petite fille, Flora, sont la perfection incarnée. Beaux, intelligents, bien élevés. Quelle surprise alors lorsqu’elle apprend que Miles a été renvoyé de son collège parce qu’il avait été « mauvais ». La suspicion de la jeune femme va alors bon train pour tenter de découvrir ce dont s’est rendu coupable Miles. Est-il si adorable qu’il en a l’air ? Son malaise est accentué par les apparitions incessantes de deux domestiques, Mrs Jennel, l’ancienne gouvernante, et Peter Quint, tous deux décédés dans des circonstances inconnues. La narratrice a alors immédiatement l’impression que ces deux êtres malfaisants et dépravés tentent d’attirer à eux les deux jeunes enfants, images mêmes de l’innocence et de l’angélisme. Elle va alors tenter par tous les moyens de lutter contre leur influence démoniaque, obsédée par le Mal qui guette ses petits protégés.

« J’étais là pour protéger et pour défendre les petites créatures les plus adorables et les plus démunies du monde, dont soudain la fragilité lançait un appel qui n’était que trop explicite, et qui ne pouvait que provoquer une douleur profonde et constante dans un cœur sensible. »

Je ne sais quoi penser de cette histoire. Doit-on croire qu’il existe vraiment des fantômes qui surgissent dans les recoins de cette grande demeure ? Ou bien tout simplement la narratrice est-elle désespérément folle, laissant libre cours à ses fantasmes les plus pervers et retors ? Ou peut-être sont-ce les enfants qui sont diaboliques ? Franchement, j’ai refermé le livre avec le plus grand embarras, complètement perdue. Tout au long du roman l’auteur joue perpétuellement avec le double sens, et multiplie les lacunes, ce qui jette la plus grande confusion sur le lecteur, hésitant entre rationnel et surnaturel et qui n’a plus comme unique recours que se fier à son imagination et en tirer ses propres conclusions. Le fait que l’histoire soit racontée par la jeune femme elle-même sème d’ailleurs le doute : cela laisse présumer une part de subjectivité dans le récit de ce qu’il s’est passé, ce qui ne fait qu’accentuer la confusion, d’autant que le moment de l’écriture et le moment des faits sont bien distincts, ce qui indique une certaine analyse rétrospective des choses.

« Il y a là des abîmes, des abîmes ! Plus j’y réfléchis, plus j’y vois de choses, et plus j’y vois de choses, plus elles me font frémir. »

Cette indétermination sur ce qui se passe vraiment m’a plongée dans un malaise profond, tant on pressent dans le récit la noirceur humaine, sans que rien ne vienne jamais véritablement éclairer notre lanterne. Que ce soit les délires hallucinatoires d’une pauvre folle ou bien réellement des apparitions fantomatiques démoniaques importe peu, les deux hypothèses sont intensément troublantes. Le désarroi de la narratrice est palpable, ainsi que contagieux, et l’atmosphère fétide qui règne dans cette maison lugubre proprement effrayante. La façon dont elle décrit par ailleurs les attitudes et comportements des enfants, comme s’il s’agissait d’adultes alors que le garçon a à peine 10 ans et la petite fille bien moins encore, est tout à fait glaçante.

Il y a donc tout ce qu’il faut pour faire de ces quelques pages un roman obsédant, qui m’a fait cogiter bien tard dans la nuit..! Ne vous attendez pas à avoir de réponses, mais bien plutôt à être malmené par un Henry James qui joue avec le verbe et nos frayeurs.

Ma note (4 / 5)

signature4

Un commentaire sur “Le tour d’écrou – Henry James

Laisser un commentaire