Shirley – Charlotte Brontë

Résumé :

1812. Du fait des guerres napoléoniennes, la province du Yorkshire subit la première dépression industrielle de l’Histoire. Les temps sont durs, aussi bien pour les patrons que pour les ouvriers qui, menacés par l’apparition des machines-outils, fomentent une révolte. Robert Moore est l’un de ces industriels dont les filatures tournent à vide. La timide Caroline, sa cousine, est éprise de lui. Mais Robert est trop préoccupé par les émeutes et les ennuis financiers pour songer à un mariage si peu lucratif. Il songe plutôt à Shirley Keeldar, une jeune héritière qui vient de s’installer en ville. Vive et entreprenante, le « capitaine Keeldar » – comme elle se laisse appeler – déborde d’idées pour investir son argent, souhaitant venir en aide aussi bien à Robert qu’aux ouvriers les plus pauvres.

Mon avis :

C’est un fait, Charlotte Brontë ne pourra jamais me décevoir. Je suis à nouveau impressionnée par l’ampleur de son talent avec Shirley, dont la densité des thématiques abordées ainsi que, comme toujours, une plume brillante, en font un roman absolument remarquable. Le contexte est extrêmement particulier et douloureux pour Charlotte : elle est en pleine écriture de ce roman lorsque sa soeur Emily, qui aurait inspiré le personnage de Shirley, décède à la suite de Branwell de la tuberculose, précédant de quelques mois Anne. On ne peut s’empêcher de se demander dans quelle mesure cette disparition a changé les intentions de l’auteure quant au destin littéraire de Shirley, transposition d’une Emily qui aurait eu la bonne fortune de naitre dans une famille aisée.

« L’avenir, parfois, semble, dans un sanglot, vouloir nous donner tout bas un avertissement sur le destin qui nous est réservé, un peu comme la tempête qui s’amoncelle au loin annonce, par les sursauts du vent, le tumulte du ciel et l’étrange draperie déchirée des nuages, le soulèvement terrible qui couvrira la mer d’épaves. »

Le roman met un peu de temps à se mettre en place, et il faut pardonner à son auteure quelques longueurs dans les soixante premières pages, les suivantes auront tôt fait d’enthousiasmer le lecteur et de le plonger dans une histoire fascinante.

Shirley est décrit comme l’un des pionniers du roman social, et l’on ne peut que constater la densité incroyable de ce roman qui traite de la condition féminine, des barrières sociales, de la difficulté du mariage, de la condition ouvrière, de la religion et ses représentants, ou encore de politique, avec en trame de fond les guerres napoléoniennes et leur impact sur la politique intérieure anglaise, et en particulier sur les patrons d’usine. L’un des principaux personnages, Robert Moore, est ainsi propriétaire d’une filature, et confronté à de lourds problèmes pour mener à bien son entreprise. Je me suis d’ailleurs demandé si c’est dans ce roman qu’Elizabeth Gaskell, qui publiera son roman Nord et Sud sur une thématique similaire quelques années plus tard, a puisé son inspiration. En outre, Shirley rend un vibrant, quoique non dénué de critiques, hommage au Yorkshire et à ses habitants.

« Le coeur humain sait souffrir. Il sait contenir plus de larmes que l’océan ne contient d’eau. Nous ignorons combien ce coeur est grand et profond jusqu’au moment où le malheur répand sur nous ses eaux sombres. »

C’est surtout un roman extrêmement féministe, mettant en avant un personnage féminin, Shirley, incroyablement fort. Elle est indépendante, déterminée à décider elle-même du cours de sa vie, et fait preuve d’un caractère profondément affirmé. La doter d’un prénom d’ordinaire attribué aux garçons à l’époque était déjà en soi une originalité. Son entourage déplore en effet qu’elle soit un peu trop masculine, un peu trop vive, mais lui pardonne volontiers ses sorties et sa manie de donner son point de vue en société en raison de sa grande bonté ou plutôt, de sa grande fortune, ce qui laisse songeur quant à la condescendance que devaient supporter les femmes à l’époque. Pourtant Charlotte Brontë insiste à souligner dans son roman l’influence des femmes sur les hommes, bien qu’elle s’exerce souvent davantage en privé qu’en public.

L’autre personnage féminin, Caroline, n’est pas en reste, et je l’estime davantage comme le personnage principal que ne l’est Shirley en réalité, bien que cette dernière donne son nom au roman. De prime abord, Caroline parait être l’archétype de ce qu’on attendrait d’une femme à l’époque : douce, effacée, jolie, mais somme toute assez faible. Elle est profondément éprise de Robert, se rendant bien souvent malade de dépit et d’angoisse, ce qui paraît un peu pathétique. On se prend un peu de pitié pour cette jeune fille si isolée, sans famille ou presque, vivant en autarcie auprès d’un oncle pasteur peu affectueux et soucieux de son bien-être. Aidée par son amitié avec Shirley, son personnage va pourtant progressivement prendre de la hauteur et de l’épaisseur. Au début on est frappé du contraste entre les deux jeunes filles : Caroline si réservée et Shirley si exubérante. Mais en réalité, toutes deux vont révéler leur personnalité et leur intelligence dans cette profonde amitié. Elles ont enfin la possibilité de développer librement leurs vues, ce qu’elles n’ont jusque là pu se permettre avec personne. Et elles auront plus d’une fois l’occasion de donner une leçon aux hommes qui les croient naïves et ignorantes des choses du monde, ce que j’ai trouvé vraiment moderne et dynamique.

« Si les hommes pouvaient nous voir telles que nous sommes réellement, ils en seraient vraiment étonnés ; mais les plus remarquables, les plus sensés se font souvent illusion sur les femmes : ils ne les comprennent ni pour le bien ni pour le mal. Ce qu’ils appellent une femme vraiment bonne est un être fantastique, moitié ange et moitié poupée. »

Pour finir, l’intrigue amoureuse vient agrémenter le récit d’une manière charmante, les personnages sont incroyablement touchants de sincérité et d’émotion. Charlotte Brontë n’est pourtant pas tendre avec le mariage, qu’elle estime vain et voué à se transformer en une relation sinon délétère, du moins indifférente. Peu de mariages sont heureux dans le récit, et les jeunes filles sont à de nombreuses reprises mises en garde contre cet écueil, la position de vieille fille étant largement préférée à l’échec qu’un mauvais mariage peut représenter.

Je vous recommande donc chaudement ce roman incroyablement abouti, moins connu que Jane Eyre, mais qui n’a somme toute pas grand chose à envier au plus célèbre roman de l’auteure. Charlotte Brontë fait une nouvelle fois la preuve de son immense talent, de sa grande sensibilité au monde qui l’entoure, ainsi que d’une profonde culture, le récit étant sans cesse agrémenté de références littéraires, historiques, ou bien philosophiques. Un chef d’oeuvre !

Ma note (5 / 5)

signature4

 

 

Laisser un commentaire