La vie devant ses yeux – Laura Kasischke

Résumé :

Diana, la quarantaine, mariée à un professeur de philosophie et maman d’une petite Emma de 10 ans, est cette mère de famille américaine typique qui habite une belle maison, accompagne les sorties scolaires de sa fille, cuisine admirablement et enseigne le dessin. Pourtant le passé – et l’événement traumatisant qui en est au cœur – ne cesse de la hanter, par bouffées, et ces flashes sont autant de ruptures dans la narration du présent de Diana.

« Elle ne se laisserait pas faire.

La vie était courte.

Sa vie était parfaite.

Et c’était sa vie à elle. »

Mon avis :

Le roman commence par une scène banale, deux amies discutent devant le miroir des toilettes de leur lycée. Tout à coup elles entendent des bruits, qu’elles identifient assez vite comme des bruits de tir. Le tireur entre, et leur demande de choisir laquelle des deux il doit tuer. L’une des jeunes filles est prête à se sacrifier, alors que l’autre supplie pour sa vie et désigne son amie. La scène s’arrête brusquement là, et on est transporté dans le quotidien de Diana, dont on soupçonne qu’elle est l’une des deux jeunes filles se trouvant dans les toilettes ce jour-là, mais laquelle ? Et que s’est-il finalement passé ?

« Elle avait alors eu l’impression, gisant dans l’herbe vert émeraude, incapable de respirer, qu’elle avait passé toute sa vie à attendre que son souffle lui revienne. »

S’ensuit le récit du quotidien de cette mère de famille, figure typique et cliché de la banlieue américaine que Laura Kasischke aime tant dépeindre. La vie de Diana, elle le répète souvent, est parfaite. Un mari parfait, une petite fille parfaite, une maison parfaite. Ce récit est entrecoupé de retours dans le passé, dans la vie de deux lycéennes, dont on se doute bien qu’il s’agit des deux lycéennes en question dans le début du roman. Mais elles ne sont jamais nommées, toujours désignées par « les filles » ou « elles », et on ne sait pas vraiment laquelle des deux est Diana. L’adolescence, un autre sujet de prédilection de l’écrivaine, ce grand passage de l’enfance à l’âge adulte, avec tout ce qu’il comporte d’angoissant : les changements physiques et psychologiques, une conscience sexuelle qui s’éveille, mais une conscience de la mort aussi, et de la nécessité de se projeter dans l’avenir. Les deux adolescentes du livre discutent ainsi beaucoup de ce qu’elles souhaiteraient pour leur vie future, les prénoms de leurs enfants, une maison parfaite avec un porche et des rocking chairs, et le choix infini qui semble s’ouvrir à elles de manière pressante.

« Les pages du livre sont si fines qu’on dirait les rêves de jeunes filles mortes, des pages translucides, sur lesquelles semble écrit tout ce qui a jamais pu être pensé. »

Très vite, on s’aperçoit que quelque chose ne tourne pas très rond. Les comportements des différents personnages sont étranges, et de plus en plus au fur et à mesure que le récit avance. Diana elle-même a l’air quelque peu perdue, elle entend des voix, elle est focalisée sur des détails étranges : les fleurs, les insectes, les oiseaux, l’odeur de moisi qui semble régner en permanence. Il y a cette atmosphère si particulière aux romans de Laura Kasischke qui se met en place, tout en allégories et métaphores, avec cette présence insidieuse de la mort, cette obsession du corps, ces références à la religion.

« L’ange vengeur, l’ange accusateur, l’ange qui n’oubliait pas, qui ne pardonnait pas, dont l’ombre tournait sans cesse autour du monde. »

Semées au gré des pages il y a ces petites absurdités, des situations qui paraissent iréelles, a la limite du fantastique, qui imperceptiblement font monter une angoisse sourde chez Diana et chez le lecteur : un facteur au comportement étrange, un lit qu’on ne se souvient plus d’avoir fait, des sons etranges à la radio, un chat plus ou moins mort, un dessin qui change… On sent Diana perdre de plus en plus pied, et on s’interroge sur la réalité de ce qu’elle voit et ressent, est-elle en train de perdre la tête ? Est-elle hantée par le passé et dévorée par le remords ? Ces épisodes déclenchent systématiquement chez Diana des migraines étranges, qui prennent quelque peu en étau l’esprit du lecteur par ricochet et ne font qu’accentuer le malaise. Certaines scènes présentent un absurde latent, et on se demande si Diana est en proie à des hallucinations. D’ailleurs, le comportement de son mari et de sa fille est-il vraiment étrange, ou bien est-ce uniquement sa perception qui est faussée ?

« La douleur qui l’assaillait la plongeait dans un état de choc, comme si elle avait un électrode planté à la base du cerveau, à l’endroit le plus tendre, là où elle ressentait l’amour, là où elle faisait ses meilleurs rêves, où elle engrangeait tous les petits moments heureux de son enfance. »

On s’aperçoit petit à petit, qu’au-delà des souvenirs de lycéenne qui affleurent et hachent le récit, ce passé fait des incursions de plus en plus marquées dans le quotidien de Diana, avec un sens du détail incroyable, qui pourrait presque passer inaperçu. Comme cette robe blanche que Diana enfile pour se sentir plus sexy et qui fait écho à la robe blanche de petite communiante qui l’avait tant fascinée quand elle était enfant. Ou encore comme un parfum de glace, un verre gravé, une flopée de bracelets d’argent qui tintent… Tout une série de détails auxquels on ne prête pas attention et qui prennent de plus en plus d’ampleur à mesure que le récit progresse, devenant des coïncidences tout à fait confondantes. Ils rendent le roman très poétique, et très étouffant dans le même temps.

« Le temps, l’amour et la terreur nagent à l’intérieur d’un corps essentiellement constitué de larmes. »

On retrouve dans ce roman la plume incomparable et le génie de Laura Kasischke, qui aime brouiller les pistes et perdre son lecteur. On hésite, on se pose des questions, on sent le malaise et le côté quelque peu irréel, fantomatique, de la vie de Diana, mais le fin mot de l’histoire ne sera donné qu’à la fin du roman, lorsqu’on est de retour dans les toilettes des filles, ce fameux jour où un tireur fou surgit dans leur journée banale de lycéenne. L’angoisse, latente depuis le début du récit, augmente progressivement, jusqu’au paroxysme final, à une chute qu’on avait senti venir sans totalement la comprendre. En dire trop à ce stade gâcherait totalement la lecture si ce livre vous tente, et je ne rentrerai pas dans le détail des différentes interprétations qui ont pu être données à cette fin, et ce que j’en ai pensé. Je vous laisse le plaisir de vous faire votre propre idée.

Ma note (4 / 5)

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10 commentaires sur “La vie devant ses yeux – Laura Kasischke

  1. Merci beaucoup pour cet article ! Je connais Laura Kasischke depuis plusieurs années maintenant, mais je n’ai jamais pris le temps de franchir le pas et de lire ses ouvrages. Ton billet a fini de me convaincre ! Aurais-tu d’autres ouvrages de cette auteure à me conseiller ?

      1. Je vais lire ça de ce pas ! Et merci pour tes conseils, je sens que c’est le genre d’auteure dont on a vite fait de lire tous les bouquins tellement c’est bien !

      2. Oui exactement ! Seul son recueil de nouvelles est un peu déconcertant comparé à ses romans…

  2. J’ai un autre roman d’elle (le titre m’échappe) mais je vais me diriger vers celui-ci. Je n’ai jamais sauté le pas avec elle donc je le note

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