Rêves de garçons – Laura Kasischke

Résumé :

A la fin des années 1970, trois pom-pom girls quittent leur camp de vacances à bord d’une Mustang décapotable dans l’espoir de se baigner dans le mystérieux Lac des Amants. Dans leur insouciance, elles sourient à deux garçons croisés en chemin. Mauvais choix au mauvais moment. Soudain, cette journée idyllique tourne au cauchemar.

Mon avis :

Comme toujours avec Laura Kasischke, on se fait piéger. L’histoire commence doucement, l’histoire de trois jeunes filles, en vacances dans un camp d’été de pom-pom girls, qui décide de s’échapper pour quelques heures et de se rendre près d’un lac pour nager. En chemin, elles croisent deux garçons, et leur destin, à elles et à eux, va chavirer. Chez la romancière, ça commence souvent par une histoire qui semble gentillette, et très vite certains détails dérangent et l’intrigue prend une tournure beaucoup plus profonde, et plus noire aussi.

Je suis toujours impressionnée par ce don qu’elle a d’entraîner le lecteur malgré lui dans une atmosphère qu’elle maîtrise totalement et où tous nos sens sont sollicités. On sent la chaleur de l’asphalte, la brûlure du soleil, la vase du lac, on respire l’odeur de l’essence à la station service, l’odeur humide et épicée des bois, le parfum de shampoing des adolescentes, et on entend le chant assourdissant des cigales. Tout ceci au profit d’une ambiance oppressante, en contraste avec la légèreté et la frivolité des filles et de la vie au camp.

« Je savais sourire. J’avais souri aux garçons dans le break déglingué parce que c’était ce que je faisais tous les jours. Naturellement. Involontairement. Sans même m’en rendre compte. »

Le récit est rédigé à la troisième personne, la narratrice étant Kristy, l’une des trois filles. Elle est jolie, posée, avenante, aimable, sage, bonne élève, bref parfaite. Elle est décrite en opposition avec d’autres filles, à commencer par sa meilleure amie, Desiree, qui elle est allumeuse, désinvolte. Mais petit à petit le vernis craque, et on se rend compte que les impressions sont trompeuses. Et si elle était finalement la pire de toutes ? Kristy ponctue son récit d’impressions, de souvenirs, qui par association d’idées lui font penser à son enfance, et qui sans doute sont souvent bien moins anodins qu’ils n’en ont l’air. Inévitablement on s’interroge sur le sens de ces souvenirs. Qu’a-t-elle vraiment dans la tête ? Elle paraît, comme toutes les filles qui l’entourent, extrêmement insouciante, mais d’une insouciance poussée à son extrême, confinant à l’égocentrisme.

Une nouvelle fois, on retrouve les thèmes favoris de la romancière. L’adolescence, cette charnière entre l’enfance et l’âge adulte, qui la fascine et se trouvait déjà au coeur de La vie devant ses yeux, d’Un oiseau dans le blizzard, ou encore de La Couronne verte. Il y a aussi la société américaine et ses symboles, ici ce sont les cheerleaders, et les filles sont l’archétype de la pom-pom girl américaine : jolie, superficielle, peureuse, vaniteuse. Et enfin l’omniprésence du macabre et de la mort, aussi bien dans le présent du camp de vacances, que dans les souvenirs relatés par Kristy : les fantômes de leurs histoires au coin du feu, les décès d’anciens camarades de classe, les insectes et animaux disséqués en classe de bio, jusqu’aux tâches de rousseur d’une de ses amies qui lui font penser à des éclaboussures de sang. Une omniprésence que l’on retrouve dans tous les romans de Laura Kasischke (Esprit d’hiver par exemple), mais après tout l’adolescence n’est-elle pas la mort de l’enfance ?

« Je n’étais pas le centre de l’univers. Mais je l’étais quand même un peu. La Terre tournait autour du Soleil et non pas autour de moi. Mais rien de tout cela n’aurait existé si je n’avais pas été là pour le voir. »

On sent bien que la tragédie arrive au tournant, sans arriver à en esquisser les contours, et qu’elle va aboutir à la destruction de cette vie insouciante et idyllique. La chute est violente et amère. Une fable cruelle sur l’Amérique puritaine et la perte de l’innocence.

Ma note (4 / 5)

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5 commentaires sur “Rêves de garçons – Laura Kasischke

  1. J’avais bien aimé ce livre et l’écriture très sensorielle de Laura Kasischke. Tu me fais penser qu’il faut décidément que je lise « Esprit d’hiver » que j’ai déjà souvent hésité à acheter!

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