Les cendres d’Angela – Frank McCourt

« Quand je revois mon enfance, le seul fait d’avoir survécu m’étonne. Ce fut, bien sûr, une enfance misérable : l’enfance heureuse vaut rarement qu’on s’y arrête. Pire que l’enfance misérable ordinaire est l’enfance misérable en Irlande. Et pire encore est l’enfance misérable en Irlande catholique. »

Je poursuis mon exploration de la littérature irlandaise avec ce magnifique roman, lauréat du Prix Pulitzer en 1997. Un roman sur l’enfance, sur les misères de l’Irlande des années 30-40, sur les humiliations et la honte d’une vie de pauvreté, sur la résilience enfin.

Frank nait à Brooklyn, qu’il quitte à l’âge de quatre ans lorsque ses parents, Malachy et Angela, dévastés par la mort de leur petite dernière, décident de rentrer dans leur pays natal, contrairement à la plupart des Irlandais de l’époque qui tentent à tout prix de quitter l’Irlande pour émigrer aux État-Unis. La famille McCourt fait le chemin inverse, et bien mal leur en prendra, l’Irlande n’étant malheureusement pas le meilleur endroit à l’époque pour trouver un emploi et espérer des jours meilleurs.

Ils s’installeront à Limerick, la ville natale d’Angela, une ville humide et sinistre du sud catholique. Le père aura bien du mal à trouver du travail en raison de ses origines nord-irlandaises, et quand par miracle il en trouve, il ne peut s’empêcher de « boire sa paie » au pub, plutôt que la ramener à la maison, suscitant l’immense désespoir de sa femme, et très vite également de ses enfants.

« Je pense que mon père est comme la Sainte Trinité, avec trois personnes en lui : celle du matin avec le journal, celle du soir avec les histoires et les prières, et puis celle qui se conduit mal, qui rentre à la maison en sentant le whisky et veut que nous mourions pour l’Irlande. »

Il n’y a pourtant aucune amertume ni rancune dans ce roman émouvant et touchant. Le style est déconcertant puisque l’auteur raconte ses jeunes années avec ses yeux d’enfant, et non ses yeux d’adulte, et c’est cette candeur et cette innocence qui apportent énormément de tendresse et d’humour au récit, pourtant infiniment tragique. On ne sent pas de rancoeur envers ce père tant chéri mais alcoolique et incapable de garder un emploi et de subvenir aux besoins de sa famille, et qui finit par les abandonner totalement, ni envers cette mère qui lui fit tant honte lorsqu’elle tenta par tous les moyens, même les plus humiliants, de faire manger sa petite famille. Il garde des souvenirs extrêmement affectueux de ses parents, des légendes de Cuchulain que lui racontait son père, de l’obstination féroce de sa mère pour qu’ils soient à l’abri de la faim et de la maladie. L’humiliation de Franck se double souvent, en filigrane et sans qu’il l’ait compris sur l’instant, de celle de sa mère, qu’il observe plusieurs fois détourner les yeux, de honte et de désespoir, pour fixer les cendres d’un feu qu’ils n’arrivent que rarement à nourrir. Au-delà de ce magnifique et triste récit d’une enfance dans la misère, le roman est aussi un cri d’amour pour cette mère courage.

« Le maître dit que c’est chose glorieuse de mourir pour la foi, Papa dit que c’est chose glorieuse de mourir pour l’Irlande, et je me demande s’il y a quelqu’un au monde qui aimerait que nous vivions ».

C’est bien sûr avant tout un roman sur les malheurs de l’Irlande des années 30 à 50, qui après avoir récupéré à l’arraché son indépendance, fait face à de nombreux problèmes économiques et sociaux. L’immersion du lecteur est complète : la haine des Anglais, l’Église catholique omniprésente, toute-puissante et méprisante, les chants patriotiques déchirants, la poésie, les maitres d’école violents, la campagne irlandaise, et les pubs bien sûr, lieux de perdition mais également seuls refuges d’une vie misérable. La pauvreté, la famine, le chômage, l’alcoolisme, le froid, les puces, la maladie, un tableau sordide et parfois difficile à lire, et pourtant on s’attache énormément à Frank, qui trébuche mais se relève à chaque fois, peu importe les blessures au corps et au coeur. Très vite son objectif est de partir en Amérique, ce qu’il réussira finalement à 19 ans, à force de résilience et d’obstination.

Frank McCourt écrira ce récit autobiographique des années plus tard, à soixante-six ans. L’écrivain Colum McCann, qui préface la nouvelle édition du livre vingt ans après sa première parution, estime qu’avec Les Cendres d’Angela, c’est un véritable travail d’historien qui nous est offert. Ce livre est en effet un trésor absolu de la mémoire irlandaise.

Ma note (5 / 5)

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