Adolphe – Benjamin Constant

Lorsque j’ai entamé la lecture d’Adolphe, je me suis demandé comment un roman aussi court avait pu devenir un chef d’oeuvre de la littérature française et faire du narrateur l’un des plus grands héros romantiques.

« Charme de l’amour, qui pourrait vous peindre ! »

Adolphe est un jeune homme de famille noble, destiné à faire une grande carrière. Mais c’est également un jeune homme quelque peu apathique, taciturne et las de ce qu’il considère comme une vie bien peu trépidante. Après avoir constaté les effets de l’amour sur l’un de ses amis, il décide de tomber amoureux (on voit déjà qu’une telle démarche est le début des problèmes) et jette son dévolu sur Ellénore, une femme de dix ans son ainée, et qui est déjà liée à un autre homme, le comte de P.

« Je ne demandais alors qu’à me livrer à ces impressions primitives et fougueuses qui jettent l’âme hors de la sphère commune, et lui inspirent le dédain de tous les objets qui l’environnent. »

Il se jette corps et âme dans le plaisir de la conquête, de manière assez démesurée, et obtient finalement l’amour de celle qu’il convoite, ce qui flatte sa vanité et son amour-propre. Mais bien plus que l’amour, c’est un abandon total que va lui accorder Ellénore, qui quitte son amant et ses enfants pour lui, prête à tout pour le suivre. Il la fait tomber amoureuse de lui presque sur un malentendu, pour le simple plaisir de sortir de sa léthargie et de ressentir ce qu’il a pu observer chez les autres et qui a suscité sa curiosité.

C’est peu ou prou à ce moment qu’Adolphe réalise qu’il ne l’aime plus, son amour étant comme souvent principalement attisé par les obstacles que les deux amants rencontraient jusqu’alors. Néanmoins, il est absolument incapable de la quitter, et va s’enfoncer, l’entrainant avec elle, de plus en plus loin dans cette relation dont il ne parvient pas à sortir.

« Nous vivions, pour ainsi dire, d’une espèce de mémoire du coeur, assez puissante pour que l’idée de nous séparer nous fût douloureuse, trop faible pour que nous trouvassions du bonheur à être unis. »

En réalité donc, il ne se passe rien. On a très peu de détails de dates, de lieux, d’événements. En effet peu importe, seule compte l’âme d’Adolphe, qui est décortiquée, disséquée avec la minutie d’un scientifique. C’est sans doute pour cela que le roman a traversé les époques. Adolphe n’a pas d’âge, et il existe de tout temps. Cet homme totalement tiraillé entre ses envies et ce qu’il estime son devoir, avec un ego qui lui promet un bel avenir loin d’Ellénor mais qui s’enorgueillit également de la passion que celle-ci nourrit pour lui. Incapable de prendre une décision, et reprochant pourtant à Ellénore son absence de liberté, Adolphe est naturellement profondément insatisfait, et il ne parvient ni à rompre sa relation avec Ellénore, ni à l’aimer.

Le lecteur assiste donc à la lente décomposition d’une relation amoureuse, qui très vite devient insupportable tant pour Adolphe, qui ne cesse de tergiverser sur une relation qui pourtant va durer des années, que pour Ellénor, éperdue d’amour et anéantie par l’absence de réciprocité qu’elle suspecte. Jusqu’à la tragédie inévitable.

« Presque toujours, pour vivre en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs et en systèmes nos impuissances ou nos faiblesses ; cela satisfait cette portion de nous qui est, pour ainsi dire, spectatrice de l’autre. »

J’avoue ne pas avoir été aussi séduite par cette oeuvre que je l’escomptais. Le texte est  bien sûr magnifique, et j’ai relu plusieurs fois certains passages tant l’écriture est belle. Mais j’ai sans doute été un peu gênée par ce reflet de la condition féminine, totalement soumise et dépendante de l’homme qu’elle aime, et qui attend de voir ce qu’il voudra bien faire d’elle. Pourtant Adolphe est attachant malgré lui. Il est lâche et faible, mais quelque chose le retient à Ellénor chaque fois que sa décision semble être définitivement arrêtée. Et il n’est pas certain que ce ne soit qu’une question d’honneur. Il est gêné bien sûr qu’elle ait tout quitté pour lui et de devoir l’abandonner misérablement, mais ce ne semble pas être véritablement la raison de son incapacité à la quitter. Plusieurs fois en effet, au cours du récit, Ellénor se voit offrir la possibilité d’avoir une vie confortable sans lui. Il est troublant d’ailleurs de considérer comme tous autour d’Adolphe considèrent qu’il gâche sa vie en ne rompant pas ce lien, et que peu considèrent un impact similaire sur la vie d’Ellénor. Celle-ci en effet jouit d’une réputation discutable, alors qu’Adolphe est un jeune homme de bonne famille, cultivé et éduqué, et qu’on destine à un grand avenir. Il est ainsi acquis que c’est à lui que la relation cause un plus grand tort, alors même qu’Ellénor a perdu un protecteur généreux et ses enfants au nom de son amour pour Adolphe. L’amour pur et sincère est bien mal récompensé, mais c’est là encore il est vrai une récurrence dans la littérature.

« Malheur à l’homme qui, dans les premiers moments d’une liaison d’amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle ! »

Ma note (3 / 5)

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