Le Maître des illusions – Donna Tartt

Résumé :

Introduit dans le cercle privilégié d’une université du Vermont, un jeune boursier californien intègre peu à peu un petit groupe d’étudiants de la grande bourgeoisie. Il découvre un monde insoupçonné de luxe, d’arrogance intellectuelle et de sophistication, en même temps que l’alcool, la drogue et d’étranges pratiques sataniques. Très vite, il pressent qu’on lui cache quelque chose de terrible et d’inavouable, un meurtre sauvage et gratuit qui l’entraîne, lui et ses camarades, dans un abîme de chantage, de trahison et de cruauté.

Mon avis :

Un chef d’oeuvre que j’avais découvert à seize ans et que je mourrais d’envie de relire, pour me replonger dans ce roman incroyablement maîtrisé. Le récit se déroule dans le décor universitaire de Hampden, dans le Vermont, avec des personnages extrêmement complexes, chacun ayant une part de mystère et d’inconnu qui ne sera jamais totalement dévoilée.

« Tout acte, dans la plénitude du temps, sombre dans le néant. »

Le professeur tout d’abord, Julian Morrow, est un personnage intéressant, en particulier en raison de la perception qu’en a le narrateur, Richard Papen, et qui évolue tout au long de son récit. Dès le début, il est clair qu’il s’agit d’une professeur atypique, charismatique, esthète, un original en somme. Il enseigne les lettres classiques et insiste pour n’avoir que cinq d’étudiants (bientôt six avec Richard qui fera des pieds et des mains pour intégrer le groupe), qui ne doivent avoir qu’un seul professeur durant leur cursus universitaire : lui. Très vite on pense bien sûr à John Keating, le professeur absolument génial du Cercle des poètes disparus, dans une version plus sombre. Tantôt présenté comme un homme extrêmement aimable et bon, tantôt comme un monstre d’égotisme, il s’avèrera qu’il restera somme toute en périphérie de son groupe d’étudiants, ne jouant qu’un rôle de prédicateur et d’influence assez pervers sur ses étudiants.

Le groupe d’origine est constitué de cinq étudiants : Henry, Francis, Bunny, et les jumeaux Charles et Camilla. Ils sont beaux, ils sont riches, ils sont brillants. Henry présente une personnalité extraordinairement complexe et insaisissable. Il apparait comme un être à part, vénéré de tous y compris de leur professeur avec qui il entretient une relation privilégiée. Il mène la vie du groupe et influence le moindre de leurs choix, et tous s’en réfèrent constamment à lui pour chacune de leurs décisions, tel un gourou. Francis, non moins lettré, est plus mondain, une sorte de dandy bostonien. Les jumeaux suscitent une autre forme de fascination, en raison de leur beauté quasi angélique. Et enfin Bunny, le boute-en-train, celui qui paraît le plus aimable et accueillant, qui est aussi le plus dilettante, et qui on le verra petit à petit, sera progressivement le canard boiteux de la bande.

« Et chaque fois, chaque fois, ce même toast. La vie éternelle ».

Le narrateur, Richard, est celui qui présente le moins d’intérêt. À travers lui, on ressent la même fascination pour ce groupe et ce professeur tellement atypiques, tellement marginaux. Sa fascination pour eux va l’entrainer bien malgré lui dans une histoire qui finalement ne le concernait que de loin. Il n’est que le spectateur, le confident, celui à qui l’on demande des services. On sent très bien que les autres, Henry en particulier, se servent de lui, partagent des informations au compte-goutte, lui donnant l’impression d’être dans la confidence alors qu’il ne fera jamais complètement partie de cet étrange petit groupe. Il l’avoue lui-même : « peut-être avait-il deviné chez moi, à juste titre, cette lâcheté, cet odieux instinct grégaire qui me ferait rentrer dans le rang sans poser de questions. » Tout chez lui tranche avec les cinq autres : il vient d’une ville perdue de Californie, il ne s’entend pas avec ses parents, et il est pauvre. Cette dernière information, il la cache férocement, s’enfonçant dans les mensonges d’une jeunesse californienne prétendument dorée, tout en étant vaguement conscient que personne n’est dupe.

« J’étais désorienté par l’éclat subit de toute cette attention ; c’était comme si les personnages d’un tableau favori, absorbés par leurs propres préoccupations, s’étaient penchés hors de la toile et m’avaient parlé. »

Dès le prologue, le lecteur apprend qu’un meurtre a été commis, et connaît le nom de la victime. Dès lors, le roman met en scène la progression de ce groupe, de l’insouciance aux suites de leur geste. Extrêmement soudés de prime abord, c’est une bande d’amis comme on en rêverait, le récit d’une jeunesse dorée privilégiée et élitiste, occupée à passer ses week-end à la campagne, à boire, à fumer, et, comble de l’excentricité et de leur volonté d’être au-dessus du bas-monde, à converser en grec ancien. Petit à petit, les indices étranges se multiplient, le narrateur sent qu’on lui cache des choses, que des secrets se trament, qu’on cherche à l’isoler. Puis vient une brusque rupture dans le récit lorsque Richard apprend finalement, des mois après les faits, que quatre d’entre eux ont expérimenté les rites antiques, la bacchanale, le culte à Dionysos. Une manière de tuer l’ennui ? de se complaire dans le vice ? ou bien simplement la perversité élevée au rang d’expérience scientifique et intellectuelle ?

« Dionysos est le Maître des Illusions, capable de faire pousser une vigne sur la planche d’un navire, et en général de faire voir à ses fidèles le monde tel qu’il n’est pas ».

À partir de là, les choses s’enchaînent inexorablement, et on assiste à l’évolution de chacun d’entre eux après un, puis deux meurtres. Bunny, furieux d’avoir été exclu de la bacchanale, fera vivre un enfer à ses richissimes amis, vivant à leur crochet, leur soutirant de l’argent par le chantage et les humiliations, jusqu’à ce que le groupe flanche et que son meurtre paraisse la seule chose à faire. Très vite les travers de chacun des personnages apparaissent. Ils inspiraient au début fascination et respect, en raison d’une forme de piédestal sur lequel tout le monde semblait les placer, à commencer par Richard, qui ne cesse de se considérer inférieur, et par leur professeur, qui participe largement à cultiver leur haute opinion d’eux-mêmes. Et les aspérités, les vices se font de plus en plus évidents : l’alcool, la drogue, la manipulation, la sexualité qui va jusqu’à l’inceste. Une lente descente aux Enfers, sans doute ceux de Dante auquel il est souvent fait référence.

« Certaines choses sont trop pénibles pour être appréhendées sur le coup. D’autres encore – nues, grésillantes, d’une horreur indélébile – sont trop terribles pour être jamais admises. Ce n’est que plus tard, dans la solitude, le souvenir, que pointe la compréhension ; quand les cendres sont froides, que les affligés se sont retirés, qu’on regarde autour de soi pour se retrouver – à sa grande surprise – dans un monde entièrement différent. »

Loin de faire le portrait lisse et simpliste d’une jeunesse d’élite totalement dépravée, Donna Tartt signe un roman d’une psychologie extrêmement précise. Ses personnages sont traversés par la culpabilité, la perversité, la cruauté, et tout ceci est décrit avec originalité et sans complaisance, loin des sentiers battus et de ce à quoi on peut s’attendre en lisant les premières lignes. L’analyse psychologique se double d’une analyse sociologique, à commencer par le milieu bourgeois dont sont originaires les étudiants en question et où règnent les incompréhensions et les dysfonctionnements familiaux, avec des parents aux antipodes de la réalité de la vie de leurs enfants. Le génie de ce roman provient enfin également de l’ambiance, lourde et mystérieuse, que fait planer l’auteure : qui est le Maître des illusions ? Le professeur ? Henry ? ou bien Dionysos lui-même ?

Ma note (5 / 5)

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