« Il faut détruire Carthage. »
Les Mayfield ont tout pour former la parfaite famille américaine. Zeno est connu et respecté de tous, ayant mené une brillante carrière politique locale ; sa femme Arlette quant à elle est très croyante et fait du bénévolat pour de nombreuses oeuvres de bienfaisance. Ils ont deux filles, Juliet et Cressida ; la première est « la belle », la seconde « l’intelligente ». Contrairement à sa soeur ainée, unanimement désignée comme jolie, populaire, douce, Cressida est une originale qui grandit en constante opposition avec son entourage, se sent incomprise, et blesse de ses sarcasmes ceux qui tentent de l’approcher, peinant à trouver sa place. Un soir de juillet dans la petite ville de Carthage, elle disparaît brutalement. Finalement, c’est l’ex-fiancé de Juliet, Brett Kincaid, un caporal revenu d’Irak brisé tant physiquement que psychologiquement, qui avoue le meurtre de la jeune fille. Certains ont des doutes, le jeune homme étant instable, sujet à des hallucinations, et semblant confondre le présent et ses souvenirs de guerre. Que s’est-il réellement passé ce soir-là ? Les réponses mettront sept ans à parvenir, et elles seront aussi inattendues que déchirantes.
« Mieux vaut ne jamais naître. C’est la sagesse la plus ancienne. »
Un roman dans la droite veine des écrits de Joyce Carol Oates sur les travers de l’Amérique. Elle y mène une intense réflexion sur la peine de mort et ces prisonniers, dont la culpabilité est parfois douteuse, qui attendent des décennies durant dans le couloir de la mort. Sur la responsabilité également d’un système politique qui envoie en Afghanistan ou en Irak, comme leurs pères avant eux sur d’autres fronts encore, de jeunes hommes pleins d’espoirs et de volonté sans se soucier qu’ils en reviennent brisés, dans des conditions psychologiques troubles, s’inscrivant dans les rangs des vétérans bien souvent abandonnés à leur sort une fois rentrés au pays, et qui peinent à retrouver leur ancienne vie.
« Il était malade de honte. Malade de culpabilité. Amassée en lui comme dans un égout bouché. Il ne pouvait s’en débarrasser.
Mieux valait mourir. Mieux aurait valu mourir… « au combat ».
Maintenant c’était trop tard. Il avait été tué mais n’était pas mort – pas tout à fait. »
Comme dans Nous étions les Mulvaney, Joyce Carol Oates raconte comment un seul incident, en l’occurrence la disparition d’une jeune fille, détruit la vie de toute une famille, et ébranle une communauté dans son ensemble. La romancière sonde les mécanismes du chagrin, de la foi, de la justice, de la culpabilité et de la rédemption, s’attardant à examiner les dynamiques familiales, soulignant la difficulté de trouver sa place, et abordant la grande question du pardon.
« Il nous est nécessaire d’être farouchement aimé par une personne pour exister. »
La plume de Joyce Carol Oates est toujours aussi entêtante, décortiquant les travers de la société autant que les méandres psychologiques de chacun de ses personnages. Cette incroyable romancière n’a pas son pareil pour explorer encore et encore ce qui constitue le « soi » ; ses personnages ne sont pas faits de chair, mais d’un ensemble incontrôlé et indéfini d’amour, de colère, de haine de soi et de peur. Les voix alternent, chacune plongée dans sa propre souffrance, la subjectivité de ses souvenirs et ses propres mécanismes de survie. Un roman acerbe qui chamboule et immerge totalement son lecteur.
Ma note
(4 / 5)
Éditions Points, traduit par Claude Seban, 3 octobre 2016, 608 pages

