« Tout le monde vous le dira, les enfants de ce monde sont marqués dès la sortie, tu gagnes ou tu perds.
Sauf que moi, j’étais né pour croire aux super-héros. Mais est-ce que ce genre de métier existait, dans notre univers de mobil-homes ? »
Une fois de temps en temps, arrive un roman qui sort véritablement du lot, un exercice d’écriture à part, un moment de grâce, un hommage à la Littérature, la vraie. C’est le cas avec le dernier roman de Barbara Kingsolver, qui n’aura pas volé son prix Pulitzer avec ce tour de force incroyable.
« Où commence la route vers la perdition ? C’est pour comprendre qu’on pose tout ça sur le papier, en tout cas c’est ce qu’on m’a dit. Mettre le doigt sur un choix que t’as fait. Ou qu’on a fait à ta place. »
C’est assez rare que j’ose l’affirmer tant ce terme est devenu galvaudé, mais ce roman est du pur génie. Une véritable prouesse littéraire, rien de moins qu’une réécriture époustouflante du David Copperfield de Charles Dickens, cet immense monument de la littérature anglaise, « critique fervente de la pauvreté systémique et de ses effets dévastateurs sur les enfants de la société de son temps », comme l’écrit la romancière dans ses remerciements. Les temps ont changé, mais les enfants sont toujours les premières victimes d’un système favorisant les inégalités et les addictions en tous genres. On quitte les chaumières de la campagne anglaise et les bas-fonds londoniens de l’ère victorienne pour l’Amérique des années 90, qui abandonne ses populations rurales à la pauvreté, aux opioïdes et au manque d’éducation, pillant toutes les ressources des terres à charbon et à forêts de ces « péquenauds » tant méprisés, tentant par tous les moyens de les forcer à une vie citadine encore plus dévastatrice et déracinée.
« Autrefois nous menions une vie honnête, consacrée tout entière à Dieu et au pays. Puis le monde a changé. Désormais il n’y a plus de Dieu, et plus de pays, mais l’idée que le charbon est un don de Dieu, tu l’as toujours dans le sang et t’as envie d’y croire. Parce que sinon c’est une arnaque de plus à bord de ce train qui a sillonné nos montagnes depuis que George Washington est passé et a mis son équipe au boulot pour abattre nos arbres. Tout ce qui pouvait être pris a disparu. Les montagnes avec leurs sommets explosés, les rivières qui coulent noires. Les miens sont morts d’avoir essayé, ou pas loin, accros que nous sommes à l’idée de rester en vie. Il n’y a plus de sang à donner ici, juste des blessures de guerre. La folie. Un monde de douleur, qui attend qu’on l’achève. »
Dès les premières pages, nous faisons la connaissance de notre tendre héros et narrateur, surnommé Demon Copperhead, qui nait avec grand fracas sur le sol d’un mobil-home d’une mère toxicomane âgée de dix-sept ans et d’un père mort quelques mois auparavant. Il n’a pas d’autre famille que cette mère défaillante qui néanmoins s’efforce de faire de son mieux pour son petit garçon, mais peut heureusement se tourner vers ses voisins, les Peggot, qui élèvent de leur côté leur petit-fils, dont la mère est en prison pour tentative de meurtre. Le décor est planté, ces enfants ne partent pas tout à fait avec les mêmes chances dans la vie que d’autres qui auraient eu la bonne idée de naître ailleurs que dans le fin fond des Appalaches. Au fil des pages et de notre attachement grandissant à ce petit garçon résilient, plein d’espoir, et qui ne demande qu’à aimer et être aimé en retour, nous le suivons tandis qu’il sera balloté entre des services sociaux débordés et indifférents, des familles d’accueil bien plus intéressées par le chèque mensuel que par l’éducation d’un enfant qui sert juste à leur fournir une main d’oeuvre gratuite, et des différents cercles de l’enfer qui profitent de l’addiction de jeunes cibles faciles, des petits dealers aux grandes industries pharmaceutiques véreuses. La roue tourne parfois, et le jeune Demon, qui ne manque pas de ressources, parvient à s’entourer de quelques bonnes âmes qui veillent sur lui autant que leurs faibles moyens et leurs propres démons le leur permettent.
« Je suis né comme ça, j’en veux toujours plus. Pas de petit coin de pêche pour Demon, il veut l’océan tout entier. Et sauter par-dessus bord. »
Hasard du calendrier j’ai relu David Copperfield il y a quelques mois, et j’ai adoré poser le calque de mes souvenirs dickensiens sur ces lignes. Mêmes initiales (je trouve d’ailleurs dommage que le titre français altère cette symétrie), même trame narrative, mêmes personnages. Il y a en effet du jubilatoire à reconnaître çà et là les figures fortes du roman de Dickens, ces personnages que Kingsolver dote d’une touche en plus qui non seulement les rend cohérents en échappant à l’anachronisme, mais bien davantage les ancre tellement dans leur époque et leur contexte social qu’ils acquièrent une étoffe qui leur est bien particulière. Chacun d’entre eux traversent ce roman fulgurant de leur personnalité hors normes et deviennent à jamais inoubliables.
« Ce qui me distinguait de ce tas de toutous aveugles c’était la quantité de batteries que j’avais vidées, les sacs d’ordures que j’avais portés, les heures passées au boulot qui t’apprennent la différence entre le biffeton d’un dollar et celui de dix. Mes tatouages c’étaient les sales marques de la vie : raclées, mensonges, journées à me défoncer avec de l’herbe, des mois à avoir faim. »
S’il est évident que ne pas avoir lu le roman de Dickens prive d’un pan entier de lecture, il n’en demeure pas moins que le roman de Barbara Kingsolver en lui-même est déjà extrêmement impressionnant. Porté par une écriture vivante pleine de gouaille et par ce personnage qui nous touche en plein coeur, il parvient au même but que l’auteur victorien en son temps : raconter le quotidien des souffre-douleurs de l’Amérique, remonter aux origines, décortiquer le système et ses défaillances, souligner la profonde injustice, l’une parmi les nombreuses sur lesquels les États-Unis se sont construits. Profondément humain et bouleversant, mais jamais complaisant, ce roman s’inscrira indubitablement dans la lignée des grands romans qui raconte la face sombre de l’Amérique et redonne toute leur dignité aux grands oubliés.
Ma note
(5 / 5)
Éditions Albin Michel, traduit par Martine Aubert, 31 janvier 2024, 624 pages


Je n’ai pas lu David Copperfield (seulement Les grandes espérances, que j’ai adoré), mais je suis tout de même très tentée !
Tu me donnes très très envie de lire les deux !