Les tourmentés – Lucas Belvaux

« Les hommes qui partent à la guerre sont prêts à tuer, pas à mourir. Quand ils le comprennent, il est trop tard. »

Vétéran de la guerre de Yougoslavie, Skender est devenu légionnaire, puis mercenaire au service de différentes guerres autour du monde. Aujourd’hui c’est un clochard qui se laisse vaguement mourir, ne pouvant s’empêcher d’aller espionner sa femme et ses enfants en cachette, désespéré à l’idée de ne pas être capable de vivre normalement à leurs côtés, dévoré par son passé, ses traumatismes, ses cauchemars et ses fantômes. Lorsque son ancien mentor vient le trouver, il est d’abord heureux de retrouver un vieil ami, un frère d’armes qui l’a tant protégé, puis il comprend que ces retrouvailles ne doivent rien au hasard. Max est au service de Madame, une veuve fortunée et férue de chasse, qui vit seule dans son manoir avec ses molosses et son majordome qu’elle a chargé d’une bien étrange mission. Max se trouvera l’intermédiaire d’un contrat d’un cynisme et d’une perversité terrible passé entre Madame et Skender.

« Ça vaut quoi la vie d’un homme ? D’un homme comme lui. Un homme sans rien. Clochard. Va-nu-pieds. Un homme que personne n’attend et n’attendra plus jamais. Ça vaut combien une vie qui ne vaut plus la peine d’être vécue ? Une vie d’invisible, sans amour, à la lisière du monde. La vie d’une ombre. »

Le roman retrace les six mois précédant l’exécution du contrat, et alterne entre les différentes voix, principalement Max, Madame, et Skender, enrichies également de celle de la femme de ce dernier, Manon, et d’un de ses fils. Une plongée au coeur de leurs tourments, de leur conscience, de leurs souvenirs, de ce qui les a fait tels qu’ils sont aujourd’hui, au seuil d’un accord contre nature. L’auteur dissèque les moindres pensées de ses personnages, ce qu’ils tentent pour donner le change et conserver leur dignité, et leurs terribles dilemmes moraux. À commencer par celui de Max, qui a mis les deux parties en contact, et qui s’interroge sur son rôle. Il méprise quelque peu Skender, qui selon lui a eu tant d’opportunités pour se remettre dans le droit chemin, qui a fait le choix de fonder une famille à ses dépens, et qui est devenu une carcasse vide et inutile. Lui au contraire a fermé la porte sur son passé, et a été transformé par sa rencontre avec Madame, qui l’a initié à la littérature, la musique, l’art et la sensibilité qu’apporte la culture. Quant à Madame, on est frappé par sa froideur, son cynisme et sa détermination que n’éclipsent pas les motifs de sa requête monstrueuse.

« Tu ne sais pas ce qu’est la guerre pour survivre dans un pays en paix. Manquer de tout et plus encore. Ne plus penser qu’à l’argent. Ne rien faire d’autre que compter, jour et nuit jusque dans son sommeil. N’être rien d’autre qu’un homme qui compte jusqu’à n’être, un jour, qu’un homme qui ne compte plus car l’argent compte plus que les hommes et la dignité se mesure à son aune, quoi qu’en disent ceux qui n’en ont jamais manqué. »

Les chapitres sont courts, tout comme les phrases, le style haché, au service d’une intensité psychologique qui rend le roman impossible à lâcher. Un roman incroyablement maîtrisé, dont la noirceur et la tension proviennent de cette exploration sans détours des questions existentielles qui traversent ses personnages. Il y est question de rédemption, de la nature fluctuante de la vérité et de la morale, de la puissance terrible de l’argent, de la nécessaire dignité, de l’incontournable libre arbitre. Un roman glaçant et terriblement humain qui réveille des peurs ancestrales et signe une époustouflante entrée en littérature du cinéaste belge Lucas Belvaux.

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

Éditions Folio, 1er février 2024, 352 pages 

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