Le rivage des Syrtes – Julien Gracq

« Ce que je voulais n’avait de nom dans aucune langue. Être plus près. Ne pas rester séparé. Me consumer à cette lumière. Toucher. »

Intimidée par ce monument littéraire exigeant, j’en ai souvent différé la lecture avant de suivre les conseils de Victoria qui s’avèrent toujours justes. Il est très difficile, voire tout bonnement impossible, de résumer une telle oeuvre, tant elle parait impalpable et intemporelle.

Notre narrateur, Aldo, appartient à une grande famille d’Orsenna. Sortant de l’Académie, désoeuvré et dilettante, son père souhaite le voir occuper une position et il est envoyé comme Observateur sur le rivage des Syrtes, une région éloignée et désertique dédaignée par la capitale. Elle fait surtout office de frontière maritime avec le Farghestan, contre lequel la Seigneurie d’Orsenna est engluée dans une guerre dormante depuis 300 ans. À son arrivée, Aldo est plutôt heureux de son éloignement d’Orsenna, qu’il méprise, ainsi que de la vie superficielle qu’il y menait paresseusement. Il se complait dans la solitude de la citadelle des Syrtes, dans ces paysages rudes et beaux, et se prend d’affection pour les officiers présents à l’Amirauté, en particulier le capitaine Marino dont il respecte la sagesse. Les mois s’écoulent avec lenteur, et des bruits commencent à courir, des rumeurs de plus en plus pressantes qui se propagent comme une fièvre dans la ville proche, Maremma. Il y a une attente, une menace imprécise… La guerre contre le Farghestan peut-elle renaître de ses braises ?

« Je rivais mes yeux à cette mer vide, où chaque vague, en glissant sans bruit comme une langue, semblait s’obstiner ä creuser encore l’absence de toute trace, dans le geste toujours inachevé de l’effacement pur. J’attendais, sans me le dire, un signal qui puiserait dans cette attente démesurée la confirmation d’un prodige. Je rêvais d’une voile naissant du vide de la mer. Je cherchais un nom à cette voile désirée. Peut-être l’avais-je déjà trouvé. »

Le rivage des Syrtes est le roman d’atmosphère par excellence. Julien Gracq lui-même le qualifiait de « rêve éveillé » et il y a certainement une grande part d’onirisme dans ce roman, rendant floue la frontière entre le rêve et la réalité, drapant les moindres faits et gestes des personnages d’un voile de chimère. L’auteur privilégie les longues descriptions de paysages ainsi que l’exploration des tergiversations et états d’âme de ses personnages à l’action pure et simple, qui progresse quant à elle fort lentement. Il s’y passe de fait extrêmement peu de choses, et pourtant on sent une ambiance de plus en plus lourde nous envelopper à mesure que l’on avance dans l’histoire. Il y a une certaine langueur, et on mesure aux côtés d’Aldo cette vertigineuse angoisse du néant, cette attente fébrile que quelque chose se passe, bien qu’on pressente qu’une terrible tempête n’est pas loin. Tout est très mystérieux, occulté, esquissé, et on se laisse porter par la virtuosité de la plume de Gracq, cette langue incroyablement soutenue, toute en splendeur et richesse, et qui m’a rappelé pourquoi j’aime autant la littérature.

« Il est terrible pour un homme d’être une digue, de cuirasser le manque, de faire de sa volonté une pierre jetée au travers du courant. J’avais eu le temps de devenir sérieux, j’avais cessé de vouloir gagner – il était temps de seulement hâter la venue… Le monde, Aldo, fleurit par ceux qui cèdent à la tentation. Le monde n’est justifié qu’aux dépens éternels de sa sûreté. »

Gracq invente sa propre géographie et sa géopolitique. Si le récit prend parfois des airs de tragédie grecque, l’époque est inconnue, tout comme les lieux auxquels il est fait référence, bien que leurs noms aient souvent des consonances italiennes et que la description de Maremma, « une main aux doigts effilés qui s’avançait dans la lagune », rappelle Venise. Les personnages sont tout aussi énigmatiques, de même que leurs desseins, chacun parlant par circonvolutions sans que l’on parvienne à les percer à jour, comme Vanessa, l’unique personnage féminin du roman, mi-séductrice mi-prophétesse. Malgré l’inertie qui semble régner dans le royaume d’Orsenna, le roman parle des passions humaines, de celles qui sont irrésistibles et font basculer le destin d’une nation. Orsenna apparait comme un royaume poussiéreux, en déliquescence, presque fossilisé, et par là-même devenu intolérable pour une jeune génération comme celle d’Aldo. Ce dernier, impétueux, curieux, volontaire, s’inscrit d’ailleurs dans la dualité avec Marino, ce militaire vieillissant aux airs de propriétaire terrien, résigné à l’immobilité de son existence, qui végète dans une forteresse pourrissante envahie par les mauvaises herbes. À lui seul il incarne la déchéance d’Orsenna, figée dans l’inertie et l’attente d’une chute irrémédiable. Quant à moi, j’ai été ensorcelée par la beauté fatale des longues phrases de Gracq ainsi que par cette brume de mauvaise augure qui s’épaissit tout au long du roman. Nul doute que ce roman se classe parmi les plus belles pages de la littérature.

« Quand je reviens par la pensée à ces journées si apparemment vides, c’est en vain que je cherche une trace, une piqûre visible de cet aiguillon qui me maintenait si singulièrement alerté. Il ne se passait rien. C’était une tension légère et fiévreuse, l’injonction d’une insensible et pourtant perpétuelle mise en garde, comme lorsqu’on se sent pris dans le champ d’une lunette d’approche – l’imperceptible démangeaison entre les épaules qu’on ressent parfois à travailler, assis à sa table, le dos à une porte ouverte sur les couloirs d’une maison vide. »

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions José Corti, 1951, 328 pages

2 commentaires sur “Le rivage des Syrtes – Julien Gracq

  1. Je dois avouer que je trouve ce roman assez intimidant en raison de son style atmosphérique et des thèmes évoqués. Je suis toutefois particulièrement intriguée par ce livre qui est qualifié de chef-d’oeuvre littéraire… Merci pour la découverte.

    1. J’étais intimidée aussi mais c’est dommage de passer à côté d’un livre avec des a priori. Tente toujours, au pire tu le laisseras de côté si ce n’est pas pour toi !

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