Portrait de femme – Henry James

Résumé:

Belle, libre, intelligente, Isabel n’en reste pas moins orgueilleuse et naïve. Cette Américaine en mal d’aventure va découvrir la vie en accéléré sur les bords de la Tamise. Entre passion et confusion des sentiments, elle entame un voyage initiatique dans la haute société de la fin du XIXe siècle.*

Mon avis :

Isabel Archer est une jeune fille américaine, orpheline et célibataire, pour laquelle sa tante se prend d’un intérêt aussi inattendu qu’inexpliqué. Elle prend sous son aile la jeune fille, décidée à la ramener en Angleterre puis voyager en sa compagnie à travers l’Europe. Arrivée au domaine familial de Gardencourt, Isabel fait la connaissance de son malicieux cousin, Ralph Touchett, et s’aperçoit rapidement de ses ravages sur la gent masculine. Si sa vanité en est flattée, ces assauts l’indisposent et elle est bien décidée à n’en faire qu’à sa tête et à découvrir le monde seule, faisant preuve d’un tempérament qui augure bien des choses.

« – Je désire néanmoins savoir quelles sont les choses qui ne se font pas.

– Pour les faire ?

– Pour choisir. »

Ce sera Portrait de femme, une fresque magnifique et tragique, pour laquelle il faut un peu s’accrocher car c’est également long et compliqué. Il m’a fallu quelques pages pour vraiment rentrer dans le roman, et m’habituer au style de l’auteur, avec lequel il faut faire connaissance doucement pour l’aimer totalement par la suite. Il ne faut pas s’effrayer de ce roman fleuve et des longueurs, Henry James aime prendre le temps d’installer son récit, et ne résiste pas à la tentation de semer des digressions. Portrait de femme est comme un gros fauteuil moelleux dans lequel il faut se lover confortablement et se laisser séduire par une prose exceptionnelle et des personnages extrêmement riches. Pour ma part, je suis littéralement tombée amoureuse de Ralph, ce jeune homme maladif et qui se sait condamné, que tout le monde apprécie mais sur lequel personne ne se retourne vraiment, comme s’il faisait à demi partie des vivants, et pourtant profondément attachant, intelligent, drôle, avec son ironie mordante et sa fidélité à toute épreuve. Il est le personnage le plus subtil, le plus attentif, le plus profond, et le plus lucide de tous. J’ai retenu mon souffle à chacune de ses apparitions, et je lui dois une grande part de mon coup de foudre pour ce roman.

« À quoi bon être malade, invalide et condamné à vivre en simple spectateur de la vie si je ne peux réellement voir le spectacle dont le billet m’a coûté si cher ? »

L’héroïne est intéressante, et elle fait effectivement penser aux héroïnes whartonniennes (on sait que les deux auteurs étaient très proches) : farouchement indépendante, éprise de liberté, désireuse de tout faire et de tout voir, et pas vraiment du genre à se pâmer devant tout célibataire qui passe. Et pourtant ce ne seront pas les occasions qui manqueront à Isabel : elle laissait déjà derrière elle en partant pour l’Angleterre un prétendant si dévoué qu’il la poursuivra jusqu’en Europe, et se voit par la suite offrir des demandes en mariage passionnées qui la laissent systématiquement froide. Car elle est déterminée à ne pas se marier et à voir le monde, à voyager, à profiter de son indépendance. Mais elle est aussi un peu naïve, peu au fait des choses du monde, et sur son chemin se dresseront notamment Madame Merle et Mr Osmond, qui n’ont pas cessé de me faire penser tout au long de ma lecture à une Mme de Merteuil et à un Valmont tout droit sortis des Liaisons dangereuses. À leur contact, Isabel va faire la preuve du plus total aveuglement et accumuler les mauvaises décisions, s’enferrant d’elle-même dans une vie bien triste.

« Elle avait accompli ses premiers pas en pleine confiance avant de découvrir subitement que la perspective infinie d’une vie multipliée était une allée sombre, étroite, fermée par un mur aveugle. Au lieu de s’élever vers les hauts lieux du bonheur, d’où l’on peut contempler le monde avec un sentiment d’exaltation et de privilège, juger, choisir et s’apitoyer, l’allée descendait et s’enfonçait vers des royaumes souterrains, bornés et mélancoliques, où parvenait d’en haut l’écho d’existence autres, plus tranquilles et plus libres. »

Si Henry James aborde bien des thèmes dans ce roman, notamment celui de l’épineuse relation entre Américains et Anglais, Portrait de femme se penche avant tout sur la condition féminine. Il offre en particulier un contraste intéressant entre Isabel et son amie Henrietta Stackpole. Si Isabel paraît promettre au début du roman, elle se range bien rapidement du côté des conventions et finit par se marier, abandonnant ses rêves et ses convictions d’antan. Henrietta quant à elle, est résolument moderne : elle travaille, elle voyage, elle exprime haut et fort à peu près tout ce qui lui passe par la tête. Et finalement, si elle est largement critiquée par tous ceux qui ont l’occasion de la rencontrer et de côtoyer son « exubérance », elle sera au final bien plus heureuse qu’Isabel. Elle n’est qu’une exception dont toutes les autres femmes du roman doivent envier le sort. Que ce soit Isabel, Madame Merle ou Pansy, elles sont toutes pour des raisons différentes soumises au joug des hommes et peu maîtresses de leur vie.

« La plupart des femmes ne faisaient rien d’elles-mêmes : elles attendaient passivement, dans des attitudes plus ou moins gracieuses, qu’un homme croisât leur route et leur offrît une destinée. »

Tout n’est pas rose chez Henry James, et je crois que c’est la richesse du roman qui m’a séduite. Il est intemporel, et les sentiments qui s’y jouent sont universels. La psychologie des personnages frappe par sa justesse et sa subtilité. L’amour sous toutes ses formes, le devoir, l’honneur, la trahison, la duplicité… On ne peut que frémir devant l’incroyable enchaînement de circonstances qui échappent de plus en plus aux personnages, qui ne font que subir leur sort. Bien pire, ils tentent chaque fois d’influencer le destin, en ayant la conviction d’agir justement, ce qui leur porte perpétuellement préjudice. Cela n’en rend le roman que plus réaliste, intense et immensément triste. Je ne vous cacherai pas que le style est extrêmement travaillé, et qu’il a parfois fallu m’armer d’une certaine concentration, mais il m’a tellement bouleversée que j’ai eu du mal à lâcher, tournant la dernière page le coeur brisé.

Ma note (5 / 5)

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*résumé de la quatrième de couverture

6 commentaires sur “Portrait de femme – Henry James

  1. Je suis bien d’accord avec vous, j’ai adoré ce livre et Henry James est maintenant l’un de mes auteurs préférés. Il a un talent particulier pour nous faire entrer dans la tête des personnages.
    C’est drôle car je suis en train de lire « Au temps de l’innocence » que vous venez tout juste de chroniquer !

  2. Tu me donnes presque envie de relire ce roman, que j’avais tellement aimé pour les mêmes raisons que toi! Presque, parce que j’avais trouvé le destin d’Isabel et de Ralph si triste et amer que j’hésiterais à m’y replonger…

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