L’indésirable – Sarah Waters

Résumé :

Au hasard d’une urgence, Faraday, médecin de campagne, pénètre dans la propriété délabrée qui a jadis hanté ses rêves d’enfant : il y découvre une famille aux abois, loin des fastes de l’avant-guerre. Mrs Ayres, la mère, s’efforce de maintenir les apparences malgré la débâcle pour mieux cacher le chagrin qui la ronge depuis la mort de sa fille aînée. Roderick, le fils, a été grièvement blessé pendant la guerre et tente au prix de sa santé de sauver ce qui peut encore l’être. Caroline, enfin, est une jeune femme étonnante d’indépendance et de force intérieure. Touché par l’isolement qui frappe la famille et le domaine, Faraday passe de plus en plus de temps à Hundreds. Au fil de ses visites, des événements étranges se succèdent : le chien des Ayres, un animal d’ordinaire docile, provoque un grave accident, la chambre de Roderick prend feu en pleine nuit, et bientôt d’étranges graffitis parsèment les murs de la vieille demeure. Se pourrait-il qu’Hundreds Hall abrite quelque autre occupant?

Mon avis :

Ce roman réunit tout ce que j’aime : une magnifique et imposante vieille demeure dans la campagne anglaise, une atmosphère mystérieuse et gothique, une plume habile, des personnages à la psychologie travaillée. Le roman est paru en 2009, mais le récit se déroule dans les années qui ont suivi la seconde guerre mondiale, et on y sent l’inspiration de la littérature victorienne (Wilkie Collins en particulier) ainsi que d’auteurs comme Henry James ou Oscar Wilde.

« Il avait la sensation irrationnelle d’une sorte de malaise inhérent au lieu, comme une infection latente qui aurait imprégné les murs, le sol. »

Le récit est raconté à la première personne par le Dr Faraday, un médecin de famille d’une quarantaine d’années. Il est appelé, un peu par hasard, à Hundreds Hall au chevet de la domestique, Betty, une jeune adolescente qui prétend être malade pour échapper à la maison, qu’elle estime lugubre et habitée par une sombre présence. Après l’avoir rabrouée pour ses sottises, le médecin est invité pour le thé par la famille, relevant l’ironie de la situation en se souvenant que sa propre mère avait été employée comme bonne d’enfants dans cette maison. Petit à petit, il va entrer dans l’intimité des Ayres, et assister à la déliquescence de la famille et de la demeure. Comme beaucoup de propriétaires terriens à l’époque, la famille, criblée de dettes, n’a plus les moyens d’entretenir un domaine aussi gigantesque. On ne peut pas dire en effet que les Ayres soient flamboyants, et ils semblent ployer sous le poids du manoir qui sombre dans la décrépitude, incapables tout autant de le quitter que de le maintenir en état.

« Juste un certain ‘quelque chose’ impossible à déterminer, vague comme un parfum ou une ombre, qui continuait de me troubler. »

J’ai aimé que les personnages soient aussi complexes psychologiquement. On se rend en effet compte qu’ils sont tous un peu tourmentés, pour des raisons différentes. Ainsi Roderick est-il profondément traumatisé par la guerre et les blessures dont il est affligé, ainsi que submergé par les responsabilités qui lui incombent en tant que maître du domaine. Sa mère semble quant à elle tournée vers le passé, et hantée par le décès prématurée de sa première fille. Caroline est bien loin de la jeune fille élégante et précieuse que l’on rencontre d’habitude dans les romans de ce type. Elle est plutôt masculine, grande, forte, et prêtant peu de cas à son apparence et aux hommes. Elle semble plus d’une fois agacée d’avoir été rappelée auprès de sa mère et son frère souffrant, alors qu’elle avait réussi à se construire une vie loin d’eux. Enfin, le Dr Faraday souffre d’un complexe de classes ahurissant. Dans ses premiers moments en compagnie de la famille Ayres, il ne peut s’empêcher d’interpréter de travers leurs propos et de se sentir inférieur. Il a de plus l’impression d’avoir déçu les attentes de ses parents, décédés il y a déjà longtemps, en n’étant qu’un petit médecin de campagne sans envergure. C’est donc un homme quelque peu torturé, qui sa s’attacher énormément à cette famille qu’il met sur un piédestal alors que la ruine les guette. Il semble déterminé, alors que rien ne lui est véritablement demandé, à devenir un proche des Ayres, comme si cela représentait pour lui une revanche sur la vie.

« Et peut-être y a-t-il une limite à la souffrance qu’un cœur humain peut tolérer. Tout comme lorsqu’on verse du sel dans un verre d’eau, arrive un moment où il ne pourra plus se dissoudre. »

À ces personnages minutieusement brossés vient s’ajouter une intrigue passionnante. Il se passe des choses étranges au manoir. Le vieux et paisible chien de la famille, Gyp, est à l’origine d’un accident tragique. Une pièce de la maison prend mystérieusement feu, sans raison apparente. Roderick quant à lui, semble peu à peu perdre pied et s’abandonner au délire. Faraday, cartésien convaincu, accourt auprès de la famille et s’efforce chaque fois de trouver une explication rationnelle, inquiet de voir ses amis si atteints. Peu à peu, les incidents sont de plus en plus rapprochés, et de plus en plus angoissants. La folie s’est-elle abattue sur cette famille ou bien la demeure abrite-t-elle un mystérieux indésirable ? L’auteur ne cesse de semer le doute et de cultiver l’ambiguïté, accentuant au fur et à mesure des pages le malaise du lecteur.

« Un être que motivent toutes les pulsions et les désirs mauvais que le soi conscient avait espéré parvenir à dissimuler : des choses comme l’envie, la malveillance, la frustration. »

Ce récit dans lequel la maison devient le personnage principal met un peu de temps à se mettre en place, avec un déroulé des événements assez lent au début, ce qui favorise une montée progressive de la tension. C’est subtil, intelligent, extrêmement prenant et, il faut le dire, délicieusement angoissant. Un roman parfait pour frissonner au coin du feu cet automne…!

Ma note (4,5 / 5)

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