Le Bal des ombres – Joseph O’Connor

« C’est dans cet espace entre les mots que nous vivons, toi et moi. »

Sceptique de prime abord par le thème de ce nouveau roman, mais d’une fidélité à toute épreuve à cet auteur que je ne lâche plus depuis mon coup de coeur fulgurant pour Inishowen, je me suis plongée dans cette lecture avec l’envie d’être contredite dans mes a priori. Retrouver Joseph O’Connor, c’est avoir envie de s’arrêter toutes les trois lignes devant la beauté frappante de sa plume et l’émotion suscitée par ses personnages, écorchés vifs et à fleur de peau.

« – Son idée, c’est de rendre le théâtre respectable.

– C’est ambitieux, en effet.

– C’est admirable. »

La narration de ce roman est extrêmement originale puisqu’elle alterne entre extraits de journal, d’interviews, de chroniques de presse, ou encore de lettres, tous fictifs. Nous nous trouvons à Londres en 1878 : le théâtre du Lyceum s’apprête à renaître de ses cendres grâce à la passion du plus grand acteur du moment, Henry Irving, et de celui qu’il désignera comme administrateur, Bram Stoker, un jeune Irlandais qui tente de vivre de sa plume et qui se plongera à corps perdu dans ce monde de spectacle qui le fascine. Ils seront rejoints par la flamboyante Ellen Terry, qui endossera les plus grands rôles féminins et complètera ce trio qui enchaîne les déclarations d’amour et les disputes infernales. Les années passent, survolées, les épisodes nous sont contés dans un certain désordre, l’auteur s’attachant avant tout à l’incroyable et complexe dynamique de leurs relations, rythmées par les colères tonitruantes et démesurées d’Irving, les traits d’esprits d’Ellen, et le dévouement de Bram, pourtant dévoré par ses frustrations et son incapacité à obtenir une reconnaissance littéraire. Envers et contre tout, ils demeureront inséparables, liés par leur amour du théâtre et parvenant à une certaine complémentarité de leurs caractères, malgré les affronts et les désillusions.

« Qu’est-il arrivé ? Où est-il parti ? Ce temps de fureur et de folie où nous valsions dans le ciel avec les étoiles. »

Il est difficile de faire la part du réel et de la fiction dans ce roman, et à vrai dire peu importe. L’auteur s’est fondé sur une certaine part de vérité pour bâtir ce roman ambitieux sur le pouvoir de la création et les frontières entre amour et amitié, nous offrant une immersion passionnante dans le Londres victorien. Le récit est particulièrement donné du point de vue de Bram, et c’est bien lui qui m’a paru le plus intriguant des trois. Ses doutes, son mariage difficile, son amitié parfois ambiguë avec Irving, son admiration amoureuse pour Ellen, ses promenades nocturnes dans un Londres soumis à la terreur de Jack l’Éventreur, ses heures en solitaire dans les galeries hantées du Lyceum, penché sur sa machine à écrire, tentant de donner vie au personnage sombre qui rôde dans son imagination. Son oeuvre majeure, Dracula, ne sera malheureusement reconnue à sa juste valeur qu’à titre posthume, mais il est fascinant d’imaginer grâce au talent de Joseph O’Connor comment ce comte étrange et sanguinaire a pu voir le jour dans l’esprit de cet écrivain irlandais discret.

« Eh bien, vieille branche, amie vénérée, c’est une pensée sacrée que d’imaginer mes mots parvenant jusqu’au plus profond de ton coeur, car alors une partie de moi rejoindra une partie de toi, et nous demeurerons ensemble sous l’averse pendant un moment à l’abri du même parapluie. »

Néanmoins, malgré les louanges que je ne peux manquer de faire à ce roman, je ne peux non plus cacher une certaine déception. Je ne retrouve malheureusement plus dans les derniers romans de Joseph O’Connor cette force émotionnelle qui avait ravagé mon coeur de lectrice lors de la lecture d’Inishowen, ou encore d’À l’Irlandaise, pour des raisons différentes. Ses derniers romans ont des qualités indéniables, mais je ne peux m’empêcher de les trouver plus « plats », moins fulgurants, moins puissants. Où sont passés l’Irlande déchaînée, les émotions à l’état brut, la plume plongée dans le coeur à vif de personnages qui se débattaient contre leurs destinées ?

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

 

Éditions Rivages, traduit par Carine Chichereau, 8 janvier 2020, 550 pages

 

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