Souvenirs de l’avenir – Siri Hustvedt

« Ce livre est un portrait de l’artiste en jeune femme, l’artiste venue à New-York pour lire, souffrir et écrire son mystère. »

Siri Hustvedt est une découverte assez récente pour moi, je ne connaissais que très peu cette romancière, et j’ai adoré lire Élégie pour un Américain ou Un été sans les hommes. On sent sa profonde intelligence et son sens aigu de la psychologie dans ses romans, qui ne se contentant pas de raconter une histoire mais entrainant le lecteur dans les méandres de ses réflexions. Au début de Souvenirs de l’avenir, on s’y perd quelque peu, la couverture précise bien qu’il s’agit d’un roman, et pourtant on est troublé par ce récit d’autobiographie fictive, dans lequel on ne peut s’empêcher de chercher la romancière.

« Nous vivons en compagnie d’une voix intérieure, une voix qui s’est élevée il y a longtemps, dans la petite enfance, et se tait dans l’inconscience, dans le sommeil sans rêve et dans la mort. »

La narratrice, S.H., trie des affaires dans l’appartement de sa mère malade, lorsqu’elle tombe sur l’un de ses vieux cahiers, celui qu’elle avait rédigé lorsqu’elle avait quitté son Minnesota natal pour s’installer à New-York et tenter d’écrire son premier roman. Dans son petit appartement, elle entendait tous les soirs sa voisine, Lucy, siffler et parler sans interruption d’un dénommé Ted et de sa petite fille tragiquement décédée, Lindy. Les souvenirs flous de la femme de 62 ans se superposent à ceux immortalisés par la jeune fille de 23 ans dans son cahier, tandis que ces deux versions d’elle-même se font face. C’est une confrontation de deux mémoires, de deux perceptions. Non seulement la femme d’aujourd’hui n’a pas gardé de ces souvenirs la même réalité tangible, mais ce sont également ses sensations qui ont changé. Parfois la mémoire du corps prend le dessus et un épisode lui revient brutalement en mémoire. Mais parfois aussi, l’expérience et le recul donnent à certains souvenirs une connotation toute différente de celle envisagée par la jeune S.H. à l’instant où elle les vivait pleinement.

« Le passé est fragile, aussi fragile que des os devenus friables avec l’âge, aussi fragile que des fantômes aperçus par les fenêtres ou les rêves qui se décomposent au réveil sans rien laisser derrière eux qu’une sensation de malaise ou de détresse ou, plus rarement une sorte de sombre satisfaction. »

Il va s’en dire que ce roman est tout à fait passionnant, Siri Hustvedt nous livrant ses réflexions sur les méandres de l’écriture, sur les failles de la mémoire, mais aussi sur les rapports hommes-femmes et le féminisme. Il y a certains passages retranscrivant ses interactions de l’époque avec la gent masculine que j’ai trouvé glaçants, bien qu’affreusement banals. Condescendance, mépris, sexisme, violence parfois même… une réalité du patriarcat qui n’apparaissait que très vaguement aux yeux de la jeune fille d’alors, et qui suscitent la colère de la femme d’aujourd’hui.

« Il n’a été qu’un exemple parmi tant d’autres, lesquels ont fusionné en un seul individu, en une unique type d’homme que je rencontrais tout le temps, un homme plus ou moins jeune, dont les yeux ne cessaient de s’égarer, délaissant mon visage pour les régions inférieures, un homme qui parlait, parlait et parlait sans jamais me poser de questions, un homme averti, souriant et plein de bonne volonté qui, pour des raisons qui me dépassaient, semblait me croire incompétente en tous domaines, importants ou non, un homme qui, en fin de soirée, lorsque, dans mon irrésistible espoir de compagnie et peut-être d’amour, j’avais pris le risque d’un dîner, n’était soudain plus que mains et salive, besoins urgents, et que, régulièrement, il fallait repousser avec force. »

Nous sont également offerts plusieurs passages particulièrement brillants sur la mémoire, non seulement à travers le fameux cahier sur l’année passée à New-York qu’elle tente de reconstituer, mais également à travers la maladie d’Alzheimer de sa mère. De même que ses souvenirs se voient parfois contredits par les écrits du cahier, prouvant que l’imagination prend bien souvent le relai de la réalité, sa mère voit également, du fait de la maladie, ses souvenirs s’effacer progressivement, et son esprit combler le vide. Les réflexions qui en découlent concernant l’impact de la mémoire et des souvenirs sur l’identité d’un individu, sur son existence même, sont fascinantes et très fouillées.

« Le passé peut-il servir à se cacher du présent ? Ce livre que vous lisez maintenant est-il ma quête d’une destination nommée Alors ? Dites-moi où finit la mémoire et où commence l’imagination ? »

Malgré tout, ma lecture a été quelque peu laborieuse en raison de l’enchevêtrement compliqué de récits, la narration alternant entre passé et présent, écrits de carnet, ébauches de roman, retranscriptions des monologues délirants de Lucy… La réflexion est de surcroît exigeante, requérant une concentration de tous les instants pour ne rien laisser échapper de la finesse de l’auteure, qui a également tendance à passer d’un souvenir à un autre et d’une idée à une autre de manière assez brusque. Un roman à mi-chemin entre le récit d’apprentissage et l’essai philosophique, complexe et dense, qui me laisse un sentiment en demi-teinte.

Ma note 3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

 

Éditions Actes Sud, traduit par Christine Le Boeuf, 4 septembre 2019, 336 pages

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