Peu convaincue par Les vestiges du jour que j’avais trouvé d’un terrible ennui, je me suis pourtant laissée emporter par ce curieux roman, d’une délicatesse subtile et d’une tristesse infinie.
Kath, notre narratrice, est une accompagnante, et au gré de ses visites auprès des donneurs dont elle a la charge, elle se replonge dans ses souvenirs d’enfance à Hailsham, un pensionnat dans lequel elle était encadrée avec toute une flopée d’enfants par des gardiens. Très vite ces qualificatifs nous sont imposés sans que nous ne comprenions les tenants et aboutissants du rôle de chacun. Que font ces enfants vraisemblablement orphelins dans ce lieu clôturé isolé de tout ? Quel est exactement ce futur d’accompagnant et de donneur qui les attend tous ? Pourquoi leurs oeuvres d’art sont-elles emportées par Madame, un femme revêche qui les toise de loin, qui semble à la fois les craindre mais qui fond en larmes lorsqu’elle observe à la dérobée une petite fille emportée par l’émotion d’une chanson d’amour ? La teneur exacte de l’histoire et du destin de ces enfants ne sera dévoilée que par petites touches, et si on redoute le pire au fur et à mesure des indices disséminés, la terrible vérité éclate avec un mélange de cruauté et de placidité dans les dernières pages.
« C’est comme vous entrevoir dans un miroir devant lequel vous passez chaque jour de votre vie, et soudain il vous renvoie autre chose, une image troublante et étrange. »
Kath elle-même n’apporte aucune réponse directe, elle préfère évoquer ses amis, Ruth et Tommy, avec qui elle a tout partagé depuis ses plus jeunes années. Ruth, l’amie de toujours, intrépide, orgueilleuse, égoïste, rebelle. Et Tommy, terrassé par des crises de colère terribles, désespéré à l’idée de ne pas être aimé. Trois inséparables qui vont évoluer avec les années, tandis que leurs relations se complexifient et que leur innocence d’enfants s’évaporent face à la dure réalité de ce qui les attend. Ce que cherche Kath dans ces souvenirs semble imprécis tout d’abord, tandis qu’elle s’attarde sur certains événements en apparence anecdotiques, revient en arrière, se repasse des moments tantôt heureux et pénibles, ressassant ses sensations, les odeurs, les sons, cherchant encore et encore un sens à leur passé commun.
« Je pense toujours à cette rivière quelque part, avec cette eau qui coule vraiment vite. Et tous ces gens dans l’eau, qui essaient de se raccrocher les uns aux autres, qui s’accrochent aussi fort qu’ils peuvent, mais à la fin c’est trop difficile. Le courant est trop puissant. Ils doivent lâcher prise, se laisser emporter chacun de son côté. Je pense que c’est ce qui nous arrive à nous. C’est dommage, parce que nous nous sommes aimés toute notre vie. Mais, à la fin, nous ne pouvons pas rester ensemble pour toujours. »
Impossible de trop en dire sur ce roman sans gâcher le plaisir de la lecture. Il y a de l’anticipation, du récit initiatique, du triangle amoureux, du questionnement éthique et philosophique dans ce roman perpétuellement ambivalent, où tout se déroule dans une apparente langueur qui contraste avec la violence et la profondeur des sujets traités. L’atmosphère est enveloppante, oscillant constamment entre la tendresse et le déchirement. Un roman extrêmement marquant et dérangeant, dont les réflexions sur la mémoire et l’importance accordée à la vie hantent durablement.
Ma note
(4 / 5)
Éditions Folio, traduit par Anne Rabinovitch, 2 février 2023, 448 pages

