« Les vents furieux de l’aube se déchaînaient sur Auchnasaugh, gémissant entre les arbres et secouant les carreaux des fenêtre. Enfin, ils battirent en retraite vers le nord, emportant avec eux l’esprit de Janet, bien loin de l’amour et du chagrin, jusqu’à ce que leur éloignement se confonde avec le soupir de la mer dans un coquillage. »
Il n’est pas étonnant que Maggie O’Farrell ait accepté de signer une préface enthousiaste, Janet aurait pu être Esme Lennox, cette femme un peu trop originale, différente de ce qu’on attend d’une jeune fille convenable. La seule différence c’est que Janet n’aura pas eu le temps de finir dans un asile pour femmes aliénées, elle meurt assassinée à seize ans. On la retrouvera au pied du monumental escalier du château familial, vêtue d’une robe de soirée noire appartenant à sa mère. Elle sera fort peu pleurée, et oubliée rapidement. Sa mort est annoncée dès les premières pages du roman, et pourtant ce n’est pas une enquête policière à laquelle le lecteur doit s’attendre. À partir de ce fait tragique, le récit raconte l’existence de Janet, ses joies et ses souffrances, le mépris de sa famille et de ses camarades, sa sensibilité exacerbée, son empathie profonde pour les animaux, et surtout sa profonde intelligence, ce qui n’est jamais une bonne nouvelle pour une fille, en particulier dans l’Écosse des années 50.
« Elle passerait toute sa vie à Auchnasaugh, vieille fille amoureuse des livres, accompagnée de chats et de perroquets, jusqu’à ce qu’elle devienne un pur esprit éthéré, préservé des tourments de la chair, un fantôme porté par le vent. Oh, ce qu’elle s’amuserait en fantôme. Elle avait hâte. »
Dès la naissance, Janet est une déception : elle n’est qu’une fille, alors qu’on attendait l’héritier mâle supposé perpétuer la lignée. À partir de là, elle n’est qu’une contrariété pour ses parents. Là où ses soeurs sont des anges blonds, elle est brune, les cheveux perpétuellement emmêlés, les vêtements tâchés ou troués d’avoir passé tant de temps dans la nature, et surtout, elle ne fait que lire, avec une passion vorace qui inquiète et dérange.
« L’inhumanité de l’homme vis-à-vis de l’homme et des animaux dominait un monde où régnaient une anarchie cruelle et le déshonneur. Seuls les arbres, les collines et le ciel nocturne conservaient leur beauté pacifique, ‘contemple le firmament étoilé’. Elle dénicha un globe terrestre qu’elle emporta dans sa chambre. Assise par terre, elle l’étudiait en pleurant. Sans savoir pourquoi elle pleurait. »
Ce type de récit n’a rien d’original, nombre d’écrivaines ont écrit sur ces filles malmenées car s’écartant de la norme érigée par la société. Mais Janet est terriblement attachante, le coeur du lecteur saigne pour ses émotions incomprises de tous et s’enthousiasme pour la fraicheur naïve du regard qu’elle pose sur le monde. On l’observe, à mesure qu’elle grandit, irrémédiablement déçue par le monde qui l’entoure, par la violence et la méchanceté des hommes, à commencer par les membres de sa propre famille. L’autre grand personnage du roman, sa tante Lilia, hôte indésirable au château que ses parents ne cessent de chercher à chasser, est un miroir de la femme qu’elle pourrait devenir si elle acceptait d’abandonner ses rêves et ses passions : une femme triste, fanée, sans doute belle jadis, mais qui semble avoir définitivement abandonné le monde des vivants pour vivre recluse en compagnie d’un chat galeux et de ses bouteilles de whisky.
Un très joli roman, d’une tristesse délicate et à l’atmosphère gothique enveloppante.
Ma note
(4 / 5)
Éditions Livre de Poche, traduit par Jean Esch, 25 octobre 2023, 288 pages

