Les soeurs Field – Dorothy Whipple

Trois soeurs, et trois mariages qui détermineront leur destin : parviendront-elles à s’épanouir, ou bien se faneront-elles irrémédiablement ? Il y a tout d’abord Lucy, l’ainée, qui a dû s’occuper de toute sa famille à la mort de sa mère et qui a élevé ses deux plus jeunes soeurs, Charlotte et Vera, les accompagnant dans le monde et étant systématiquement reléguée au statut de vieille fille pénible et mal habillée. Lorsque les plus jeunes se sont (bien mal) mariées, Lucy a enfin pu se permettre de vivre pour elle-même et a épousé William, avec qui elle vit paisiblement dans une petite maison à la campagne. Très vite les soeurs ont pris des directions différentes et se sont éloignées, chacune concentrée sur son foyer et les enfants qui n’ont pas tardé à naitre, des nièces et neveux que Lucy aurait souhaité gâter, n’ayant pu avoir d’enfant elle-même. Mais il lui est bien difficile de garder le lien avec ses soeurs qui lui laissent seule la charge de maintenir un semblant de cohésion familiale.

« On ne devrait pas aimer autant, pensa Lucy. C’est un peu lamentable. Il faut garder quelque chose à soi. »

Le roman s’ouvre sur une visite de Vera et de Charlotte, accompagnée de sa petite fille Judith. La glace est difficile à rompre. Vera est toujours sublime mais froide et égoïste, jetant un regard assez méprisant sur l’environnement de Lucy tandis que chez elle l’attendent fête, champagne, admirateurs et frivolités. Charlotte quant à elle est taiseuse et préoccupée, et ses soeurs comprennent bien vite que la faute en incombe à son mari, Geoffrey, un homme grossier qu’elles n’ont jamais aimé, mais dont elle ne soupçonne pas encore les manières de tyran domestique. Ce séjour marque en tout cas la naissance d’un lien profond entre Lucy et Judith. L’une est sous le charme de cette petite fille si gaie et curieuse de tout, l’autre découvre ce qu’elle n’a jamais connu : un foyer calme et heureux.

« Katherine Mansfield écrivit l’histoire d’une mouche sur laquelle un homme laissait négligemment tomber, encore et encore, une grosse goutte d’encre. Encore et encore la mouche luttait, séchait ses ailes, retrouvait la force de vivre, retrouvait même sa joie, seulement une autre goutte s’abattait sur elle. La mouche finissait par cesser de lutter ; sa résistance était brisée. Charlotte était comme cette mouche. Sa résistance avait duré longtemps – treize ans – mais elle arrivait à son terme. Elle cessa de lutter. »

Le récit suit alors les trajectoires des trois soeurs, et la réalité de ce qui se déroule sous chacun de leur toit. Si elles ont toujours reproché à Lucy de se mêler de tout et de trop se préoccuper des autres, l’estimant « fanée avant l’heure », c’est finalement elle qui tire le mieux son épingle du jeu et qui s’avère la plus heureuse. Les années passant, Charlotte est de plus en plus anéantie par la cruauté de son mari et inapte à en protéger ses trois enfants. Quant à Vera, elle s’ennuie aux côtés de son mari qu’elle n’aime pas, elle se désintéresse de ses deux filles, et ne pense qu’à combler le vide de son existence par du bruit et du monde.

« Vivre sans effort est la chose la plus assommante au monde. »

Coup de coeur pour ce roman profond et finalement assez triste, mais paradoxalement empreint de tendresse et parfois même assez caustique, dans la veine des romans d’Elizabeth Jane Howard, de Katherine Mansfield ou encore de la romancière irlandaise Molly Keane. Dorothy Whipple croque avec intelligence le quotidien de trois femmes de l’époque, et décrit avec finesse la fragilité autant que l’immuabilité des liens familiaux. Surtout, ce roman publié en 1943 explore avec beaucoup de modernité ce qu’on appellerait aujourd’hui l’emprise psychologique. Le climat de terreur déployé par Geoffrey fait froid dans le dos, et rappelle l’isolement terrible dans lequel sont placées les femmes qui en sont victimes. Les personnages sont profondément attachants, en particulier Lucy, si énergique et déterminée à venir en aide à tout le monde, mais aussi les enfants : Judith, Sarah, Stephen, Margaret… De jeunes esprits marqués par leur environnement et dont l’avenir dépendra d’une main tendue.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions La Table Ronde, traduit par Amélie Juste-Thomas, 17 avril 2025, 416 pages 

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