L’homme sans ombre – Joyce Carol Oates

Résumé :

Institut de neurologie de Darven Park, Philadelphie, 1965. Une jeune chercheuse, Margot Sharpe, accueille un nouveau patient, Elihu Hoopes, qui sera connu plus tard comme E.H., le plus fameux amnésique de l’histoire. Car cet homme élégant de trente-sept ans a été victime d’une infection qui ne lui laisse qu’une mémoire immédiate de soixante-dix secondes.

Au cours des années suivantes, Margot, séduite et attendrie, tente de comprendre et de débloquer les souvenirs figés de E. H., et surtout l’image obsédante d’une fille morte flottant dans l’eau. Tandis que la surveille le tout-puissant Dr Ferris, directeur du laboratoire, Margot devra veiller à ne pas se perdre elle-même. Tiraillée entre son ambition professionnelle, son désir sexuel et son éthique médicale, elle fouille avec acharnement le passé de E. H. Leur relation devient plus complexe – et même plus violente –, tandis que la fragilité de l’homme augmente avec le temps.

Mon avis :

Joyce Carol Oates a écrit tellement de romans que je m’y perds, hésitant sans cesse sur celui avec lequel je poursuivrai l’exploration de son oeuvre. Finalement en flânant dans une librairie, le hasard m’a conduite vers son dernier roman, que j’ai beaucoup aimé pour plusieurs raisons. Le thème de la mémoire tout d’abord, est un puits sans fond pour l’imagination. Nous en savons encore tellement peu sur le cerveau humain, et la mémoire demeure toujours un mystère tant elle fait partie de l’intégrité et de l’identité d’une personne. Mais c’est loin d’être un ouvrage scientifique, ou même métaphysique. Ces questionnements sur le lien entre identité et mémoire vont venir s’entremêler avec une histoire d’amour totalement atypique, et extraordinairement touchante. J’ai été charmée par les deux personnages principaux, si fragiles chacun à leur façon.

Tout au long du récit, le style est répétitif, à l’image des journées, des mois, des années, ainsi que de tests qui sont soumis inlassablement à Elihu Hoopes. Tous les jours, Margot Sharpe salue son patient, et tous les jours il lui répond avec enthousiasme, charmée par cette femme mais sans jamais la reconnaître. D’ailleurs elle est obsédée par cette question : se souvient-il d’elle ? Il y a une familiarité entre eux, une intimité, une connivence qui semble aller au-delà de la mémoire. Elihu se sent en confiance auprès de cette femme inconnue mais qui le rassure. Margot quant à elle ressent un besoin irrépressible de le protéger et de prendre soin de lui. Chaque fois il oublie qui elle est, et pourtant leur relation se complexifie au fur et à mesure des années. En tout, ils passeront plus de trente ans ensemble. C’est une sorte de relation, presque un mariage, une présence de tous les instants, une confiance réciproque.

« Comment savons-nous qui nous étions, si nous ne savons pas qui nous    sommes ? Comment savons-nous qui nous sommes, si nous ne savons pas qui nous étions ? »

L’histoire et la personnalité de Elihu Hoopes sont bien entendu au coeur du roman. Mais d’ailleurs a-t-il toujours une personnalité ? Qu’est un homme sans sa mémoire ? Beaucoup de choses demeurent qui semblent fixer son identité : son intelligence, ses souvenirs précédant son accident, ses aptitudes au dessin. Il est capable de réciter avec exactitude des discours entiers, des poèmes, du théâtre. Il excelle toujours au tennis. Il résout les pires casse-têtes en un temps record. Mais sa mémoire se vide toutes les soixante-dix secondes. Que devient alors l’être profond de cet homme qui n’a jamais d’avenir ? Le futur pour lui est une inconnue, une donnée insaisissable, il n’est même pas capable de se voir vieillir. Pour lui il aura éternellement trente-sept ans. On sent tout de même chez lui une certaine conscience de son état. Derrière sa politesse, ses efforts pour s’habiller, son envie de plaire à ceux qui l’entourent, même s’ils lui sont totalement inconnus, on comprend qu’il cherche sa place, qu’il essaie de deviner ce qu’on attend de lui. Il apprend à décrypter les expressions du visage et à réagir en fonction. Et ainsi disparaît un peu plus encore l’identité profonde et véritable de cet homme perdu. À cela se rajoutent de curieux souvenirs qui semblent le hanter et qui intriguent Margot Sharpe. Elihu Hoopes dessine sans relâche une jeune fille noyée, et semble perdu dans ses souvenirs d’enfance au lac George, où une tragédie familiale a eu lieu sans qu’il n’ait été apporté de réponses claires au petit garçon de 5 ans qu’il était alors. Pourquoi ce souvenir en particulier vient-il l’obséder ? C’est toute la tragédie d’un homme sans présent ni futur, hanté par son passé.

« Elihu Hoopes est prisonnier d’un présent perpétuel. Comme un homme tournant en rond dans des bois crépusculaires : un homme sans ombre. »

Mais contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre, ce n’est pas forcément la personnalité de Elihu Hoopes qui est la plus intéressante dans ce roman. Lorsqu’on apprend à connaître un peu Margot Sharpe, dont le point de vue est presque exclusivement donné tout au long du roman, on se demande qui est le plus perdu des deux : la clinicienne ou bien le patient ? Dès la première rencontre elle est troublée par Elihu Hoopes, à la fois par son charme, par l’attention qu’il lui consacre, mais aussi bien sûr par le potentiel extraordinaire que représente son cas pour l’évolution de la science. C’est une jeune femme intelligente et ambitieuse, à une époque où les femmes n’occupaient que peu de postes à responsabilité. On apprend très vite qu’elle entretient des relations ambiguës avec son supérieur, le Dr Ferris, qui est pour elle tout à la fois un mentor, une figure paternelle et un amant. Mais elle est en réalité très seule, éloignée de sa famille et peu encline à se faire des amis parmi ses collègues. Son travail passera avant tout, et son travail c’est Elihu Hoopes. Leur relation deviendra de plus en plus floue au fur et à mesure des années, Margot s’octroyant un rôle de protectrice et quasiment d’épouse, veillant jalousement sur les intérêts et le bien-être d’Elihu. Peu à peu, on la sent perdre pied aux côtés de son patient. C’est donc finalement aussi l’histoire assez triste d’une femme extrêmement seule, qui perd peu à peu de vue la déontologie et se laisse gagner par son désir et ses émotions, aussi absurdes qu’ils puissent parfois paraitre puisqu’aucun avenir ne lui est permis avec cet homme abîmé.

« Il y a une mémoire logée profondément dans le corps – une mémoire générée par la passion. »

C’est donc un roman extrêmement complexe, riche en questions essentielles sur la mémoire et son rôle sur l’identité d’un individu, sa personnalité, ses émotions, ses relations. Mais il pose aussi des questions sur l’amour et ses limites, et sur l’irrationalité des émotions, y compris chez l’esprit le plus scientifique qui soit.

Ma note (4 / 5)

 

8 commentaires sur “L’homme sans ombre – Joyce Carol Oates

  1. Coucou, ton article me donne envie de me procurer ce livre. J’aime beaucoup les sujets un peu complexes et la mémoire est quelque chose de très particulier. Je pense que l’on doit apprendre beaucoup en lisant cette histoire. Merci de m’avoir fait découvrir ce roman ! 🙂 A bientôt

  2. Les citations sont magnifiques. Je trouve le thème de la mémoire particulièrement fascinant. J’ai lu des extraits mais rien de cet auteur. Je vais suivre ton conseil plus haut et lire Les Chutes!
    Je suis impressionnée et admirative par la quantité de livres que tu arrives à dévorer. Question indiscrète: combien de temps lis-tu environ par jour (des heures d’affilées ou par tranches de 20 minutes?)? Bon weekend!

    1. Super, j’espère que Les Chutes te plairont !
      Ça dépend vraiment des jours, le week-end je peux lire plusieurs heures d’affilée 😉

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