Frankenstein – Mary W. Shelley

Résumé :

En expédition vers le pôle Nord, Robert Walton adresse à sa sœur des lettres où il évoque l’étrange spectacle dont il vient d’être le témoin depuis son bateau : la découverte, sur un iceberg, d’un homme en perdition dans son traîneau. Invité à monter à bord, Victor Frankenstein raconte qu’il n’est venu s’aventurer ici que pour rattraper quelqu’un – qui n’est autre que la créature monstrueuse qu’il créa naguère, et qui s’est montrée redoutablement criminelle.

« Apprenez donc, sinon par mes préceptes, du moins par mon exemple, combien il est redoutable d’acquérir certaines connaissances, et combien plus heureux que l’homme qui aspire à devenir plus grand que sa nature ne l’y destine, est celui qui s’imagine que sa ville natale est le pivot de l’univers. »

Mon avis :

Ah le mythe de Frankenstein ! C’est une histoire tellement connue que beaucoup d’entre nous se représentent bien davantage la tête du monstre du film de 1931 avec Boris Karloff, que le roman de Mary Shelley. Les nuances se sont perdues dans les adaptations cinématographiques, à tel point qu’on a même confondu le nom du scientifique et celui de sa créature. Cela m’intéressait donc beaucoup de me replonger dans l’oeuvre originale dont les représentations s’étaient à force éloignées, d’autant plus que cette lecture me paraissait idéale pour les soirées d’automne ! Malgré quelques défauts, en particulier des longueurs, des descriptions interminables (et quelque peu inutiles) et des passages d’un lyrisme parfois agaçant, on ne peut que comprendre pourquoi Frankenstein est devenu un si grand classique.

Tout d’abord, c’est un roman extrêmement original, surtout pour l’époque (n’oublions pas que le roman est paru en 1818…!). Cette histoire d’une créature vivante créée de toutes pièces par un scientifique signe les prémisses de la science fiction. Mary Shelley s’est d’ailleurs fait attaquer à l’époque pour l’improbabilité de son histoire, qui ne parait plus si improbable aujourd’hui… J’aime beaucoup l’idée que ce roman culte soit né un peu par hasard lors d’une soirée entre amis désoeuvrés, où chacun devait inventer une histoire de spectre.

« Oh ! Vous, les étoiles, et les nuages, et la brise, que vous importent mes tourments ? Si vous avez vraiment pitié de moi, débarrassez-moi de mes souvenirs, de ma sensibilité, et laissez-moi sombrer dans le néant. Sinon, écartez-vous de moi, et laissez-moi seul dans mes ténèbres. »

Ensuite, au-delà de l’histoire en elle-même et des frissons qu’elle est censé provoquer, j’ai trouvé que ce roman abordait des questions qui n’ont pas pris une ride, et c’est ce qui lui confère une richesse et une densité incroyables.

En effet, le premier constat que j’ai pu faire en refermant ces pages est que je ressentais bien plus d’empathie pour la créature que pour le créateur. Victor Frankenstein passe pour un scientifique certes brillant (même si, et fort heureusement, l’auteure ne s’appesantit pas sur les détails de ses travaux), mais un homme assez lâche, égoïste, et quelque peu pénible avec ses atermoiements perpétuels. D’enfant pourri gâté, il devient un savant maudit qui, totalement dépassé par son immonde création, l’abandonne à son sort quelques minutes à peine après lui avoir donné vie, sans se préoccuper de ce qu’elle va devenir et des dommages qu’elle pourrait éventuellement causer, à elle-même ainsi qu’aux autres.

« Chez moi, l’angoisse et la désespérance avaient pénétré jusqu’au plus profond de mon être. Je transportais mon enfer avec moi, un enfer dont rien jamais n’étreindrait les flammes. »

Quant à la créature, bien qu’elle soit décrite comme laide et difforme, elle est bien loin du monstre fait de boulons qui est resté dans l’imaginaire collectif. La créature de Mary Shelley est profondément sensible et intelligente. L’être ainsi constitué a développé quasi instantanément, et sans interférence humaine, une sensibilité à la beauté du monde qui l’entoure, aux saisons, aux animaux, à la forêt. Il se prendra par ailleurs d’une immense affection pour une famille qu’il observera à distance, sensible à leurs joies et à leurs peines, et faisant preuve d’une grande empathie envers eux. De plus, il démontre un esprit fort développé et brillant, puisqu’il apprendra tout, seul : à parler, à lire, à approfondir ses connaissances jusqu’à devenir un être doué de raisonnement, cultivé, et s’exprimant impeccablement. Tout ceci pousse à une réflexion profonde sur l’inné et l’acquis.

« Maudit soit le jour où j’ai reçu la vie! Maudit soit mon créateur! Même TOI, qui m’a fait, je te dégoûte! Dieu à créé l’homme à son image, mais moi je suis la forme corrompue de la tienne, plus horrible même! Satan a des compagnons pour l’admirer et le suivre, moi je reste solitaire et haï. »

Par ailleurs, l’auteure semble pointer du doigt l’importance du lien social et de l’entourage. Cet être souffre atrocement de la solitude et du rejet, qui vont peu à peu lui faire perdre la raison. Lui qui était si choqué du comportement des hommes, et de la violence dont ceux-ci pouvaient faire preuve, va finalement céder à la facilité de la vengeance et laisser la frontière entre le bien et le mal, qu’il maîtrisait parfaitement, se brouiller irrémédiablement. J’ai trouvé ça extrêmement intéressant de faire de cet être autre chose qu’une brute dénuée de toute morale et de toute capacité de réflexion et d’empathie. La beauté d’âme de cette créature que tout porterait à détester est à couper le souffle. Finalement son raisonnement se tient, et on ne peut que compatir au sort de cet être qui n’a pas demandé à vivre, et que tout le monde a mis au ban de la société, à commencer par son créateur lui-même. Le monstre n’a pas été créé par l’expérience scientifique de Frankenstein, mais par la vie qu’il a été contraint de mener, privé d’interaction sociale et de compassion. Qu’est-ce qui crée des monstres ? N’est-ce pas l’homme lui même, voire la société tout entière ? En tirant hasardeusement le fil de ce raisonnement, on pourrait presque aller jusqu’à affirmer que ce roman est un formidable plaidoyer pour la tolérance et le respect des différences.

« L’homme était-il vraiment à la fois si puissant, si vertueux, si magnifique, et aussi à tel point vicieux et vil ? À certains moments, il semblait n’être qu’un suppôt de l’esprit du mal ; à d’autres, il personnifiait au contraire tout ce qui pouvait se concevoir de noble et de divin. »

Enfin bien entendu, on ne peut se passer avec ce roman d’une réflexion sur la science et ses conséquences : faut-il en repousser systématiquement les limites à n’importe quel prix ? Le progrès justifie-t-il le progrès ?

En résumé, je m’attendais à une lecture un peu mystérieuse, angoissante, et finalement je l’ai trouvée immensément triste, et, malgré des défauts, je suis assez estomaquée par la profondeur des réflexions qu’elle engage. Je ne saurais trop vous conseiller de lire ce classique afin de vous faire votre propre idée !

Ma note (3,5 / 5)

signature4

 

6 commentaires sur “Frankenstein – Mary W. Shelley

  1. Je l’ai lu il y a quelques semaines, et un peu comme tout le monde je partais avec une idée complètement faussée à cause des adaptations cinématographiques et ce fut une très belle surprise !
    J’ai bien envie de me lancer dans la lecture de Dracula afin de voir si tous ces classiques ont été dénaturés par le grand écran et s’il me réserve aussi une bonne surprise.

  2. J’ai décidé de découvrir ce classique après avoir vu le film « Mary Shelley » qui m’a beaucoup plu et intriguée. Je suis actuellement en train de lire Frankenstein et j’avoue que je suis surprise par ce classique. J’ai mis une bonne centaine de pages à entrer dans l’histoire (car je trouve le début extrêmement long et un peu inutile quant au reste de l’intrigue). Cependant, je suis désormais complètement plongée dans cet univers. Je m’attendais à un roman bien plus mystérieux, « à frisson », mais c’est également une belle découverte! Je suis pressée de le terminer pour voir ce que la fin me réserve.

    1. Oui moi aussi je m’attendais à une lecture plus mystérieuse, et en fait Mary Shelley soulève quasiment des questions philosophiques, c’est vraiment intéressant je trouve !

  3. J’ai lu ce roman quand j’étais adolescente et ce fut le choc, tellement il n’y avait aucun rapport avec le mythe de Frankenstein.Ce fut aussi une surprise de le trouver tellement lisible-je n’avais pas toujours eu autant d’enthousiasme pour certains romans de la même période, voire plus récents que je trouvais affreusement vieillis et franchement soporiphiques. Je ne l’ai pas relu depuis mais je me souviens effectivement de cette grande tristesse qui m’avait envahie devant le désarroi et le désespoir de la Créature. Quand je lis ta critique, je retrouve tout cela, et je suis heureuse de constater qu’il continue à être lu et qu’il continue à faire réfléchir.

Laisser un commentaire