La Neuvième Heure – Alice McDermott

Résumé :

Jim, jeune homme aux grands yeux bleus qui a dû mal à se lever le matin, vient d’être congédié de son emploi aux chemins de fer. Il referme la porte derrière sa femme Annie qu’il a envoyée faire des courses, puis enroule soigneusement son pardessus « dans le sens de la longueur » pour le poser au pied de la porte. Quand Annie reviendra, elle manquera de faire sauter la maison entière en craquant une allumette dans l’appartement rempli de gaz. Malgré la fatigue et ses chevilles enflées, Soeur Saint-Sauveur, en chemin vers le couvent voisin après une journée à faire l’aumône, prend la relève des pompiers auprès de la jeune femme enceinte et des voisins sinistrés de ce petit immeuble de Brooklyn.

Mon avis :

Il fallait oser pour faire des bonnes soeurs le sujet d’un livre ! Après avoir adoré Charming Billy et Someone, j’avoue que j’ai eu quelques doutes en lisant la quatrième de couverture, mais dès les premières pages j’ai été séduite par ce roman d’une émotion rare.

« Il s’était tué et avait aussi tué quelque chose en elle. Qui pouvait plaider pour la clémence ? Qui pouvait espérer l’absolution ? Soeur Saint-Sauveur, bien sûr. Mais cette femme sans enfants, entêtée, arrivant au terme de sa vie, avait le coeur fou. »

Tout commence dans un petit appartement, où un jeune homme se suicide. Soeur Saint-Sauveur va se précipiter au chevet de la jeune veuve, enceinte, et tout faire pour son réconfort, tentant même de faire enterrer son mari, chose impensable pour l’Eglise. Annie et son bébé seront entièrement accueillies dans le giron du couvent, la mère obtenant un travail à la blanchisserie pendant que Sally grandit sous le regard ému et attendri des soeurs. Toutes sont extrêmement touchantes : soeur Saint-Sauveur, faible et fatiguée, celle qui changea le cours de leur destin ; soeur Jeanne, jeune et émotive, qui s’attachera intensément et irrémédiablement à la jeune mère et à sa fille ; soeur Illuminata, qui dirige la blanchisserie d’une main de fer ; soeur Lucy, sèche et brusque, et pourtant extrêmement attentive et généreuse.

« La vie passe en un clin d’oeil. Pas besoin d’imagination pour la convaincre qu’elle était déjà passée. »

Ce roman, dont le narrateur est l’un des petits enfants d’Annie, est celui d’une époque révolue. Ces religieuses qui couraient infatigablement les rues au chevet des malades, des orphelins, des personnes âgées, des veuves, n’existent plus aujourd’hui. Elles ont disparu, oubliées et mises de côté, au profit d’une Église, plus institutionnalisée, plus froide, et plus insensible. Une Église présente dans tous les romans de l’auteure et qu’elle n’hésite pas à critiquer. Elle rappelle ainsi que des prêtres peu scrupuleux n’ont pas hésité à s’approprier les oeuvres des soeurs, citant l’exemple en France de Jeanne Jugan, qui a fondé les Petites soeurs des pauvres avant d’être écartée par l’abbé Le Pailleur, avide de gloire et de reconnaissance.

Le récit suit ces femmes dans leur travail inlassable et ingrat, devenant par moments assez cru. La détresse que l’on sent chez les malades à qui elles rendent visite est palpable et profondément émouvante, et rien ne nous est épargné de leur déchéance, tant physique que mentale, qui est décrite sans complaisance et sans pudeur. Et pourtant il y a une beauté indéniable dans les descriptions de ces corps atteints et affaiblis, de ces âmes en peine. Surtout l’auteure redonne ses lettres d’or à la compassion, un mot souvent galvaudé et quelque peu moqué.

« Ça ne s’expliquait pas. Rien n’expliquait cet arbitraire, le caractère général du malheur. »

Au gré du récit s’alternent l’histoire de la famille d’Annie ; l’histoire de ce quartier pauvre et triste de Brooklyn, au début du XXe siècle, où la misère côtoie la misère ; et les histoires de ces soeurs, qui vont toutes se confier sur leur passé, souvent chargé de traumatismes, et sur leur vocation. Des femmes de l’ombre, qui voyaient le pire de l’humanité et qui ne renonçaient pourtant jamais à venir en aide à leur prochain. Une vocation qui n’était pas à la portée de tous, puisque Sally elle-même, dont toute l’enfance a eu lieu au couvent, a cru être appelée avant de se rendre compte brutalement qu’elle n’était pas capable d’aller vers les autres comme les soeurs qu’elle avait tant admirées. J’ai beaucoup aimé à ce propos le traitement de la religion ; à aucun moment l’auteure ne verse dans l’exposé de théologie ou dans un prêche moralisateur. Les soeurs sont certes très pieuses mais aussi très critiques et très honnêtes par rapport à leur foi, et on les sent tout de même désemparées et ébranlées par tout le malheur qu’elles côtoient. Mais elles continuent coûte que coûte, oeuvrant dans l’invisibilité et souvent l’indifférence la plus totale. La fin du roman est surprenante et éclaire d’un jour nouveau le fardeau de ces femmes si profondément humaines et donc aussi touchantes qu’inévitablement faillibles.

« À présent, c’était la vie elle-même qu’elle voulait refuser, car comment pourrait-elle vivre en sachant que c’était vers cette immobilité, cette inconséquence, cette odeur animale de mort que ses jours la dirigeaient ? »

On retrouve dans ce roman les thèmes chers à l’auteure : les affres de la religion catholique, les Irlandais en perdition, la dépression, l’alcoolisme, la nostalgie d’une époque révolue. Alice McDermott écrit avec douceur et poésie sur les bonnes soeurs, mais en réalité, à travers elles, ce sont les oubliés, ceux que le monde a abandonné, ceux qui se sont égarés dans les méandres de la vie, qui sont au coeur de tout. Un roman absolument magnifique, tendre bien que parfois assez dur, et bouleversant de vérité. La vérité qu’on cachait derrière les portes. La vérité que personne ne voulait voir.

Ma note (4 / 5)

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