Dans les angles morts – Elizabeth Brundage

Résumé :

En rentrant chez lui un soir de tempête de neige, George Clare trouve sa femme assassinée, et leur fille de trois ans seule dans sa chambre – depuis combien de temps ? Huit mois plus tôt, engagé à l’université de Chosen, il avait acheté pour une bouchée de pain une ancienne ferme laitière, et emménage avec sa famille dans cette petite ville étriquée et appauvrie, en passe d’être repeuplée par de riches New-Yorkais. Ce qu’il a omis de dire à sa femme, c’est que les anciens propriétaires, acculés par les dettes, s’y étaient suicidés, en laissant trois orphelins, Eddy, Wade et Cole. Dans les angles morts est aussi l’histoire des frères Hale, et celle de la maison de leur enfance. Pour le shérif Travis Lawton, George est le premier suspect. Mais les secrets sont tenaces dans cette enquête où la culpabilité règne en maître.

Mon avis :

J’ai rarement mis autant de temps à lire un livre qui par ailleurs me plaisait. Généralement, je renâcle lorsque ma lecture ne m’emballe pas et que je me force un peu à poursuivre. Dans le cas de Dans les angles morts, c’est plutôt que j’avais besoin de faire des pauses. Ce livre, que j’ai trouvé extrêmement dense tant en texte qu’en émotions, est un long tunnel sur la noirceur humaine, dont on se demande si on va ressortir indemne.

« La journée était couverte, le brouillard pesant. Elle sortit et marcha dans le champ. L’air humide s’accrochait à elle. Plantée au milieu, elle sentit ses contours s’effacer, comme si elle avait pu se fondre dans le paysage opaque et disparaitre. »

Il aborde des thèmes que l’on retrouve chez nombre d’auteurs américains : la pauvreté, les clivages sociaux, l’injustice d’une vie qui n’épargne personne, la transformation de l’Amérique rurale dans les années 70. L’atmosphère avait tout pour me plaire : une petite ville à la campagne, l’isolement, une vieille maison qui grince, un peu trop imprégnée des vies et des malheurs de ses habitants.

C’est une profonde réflexion sur le couple, et sur l’âme humaine. S’y mêlent ainsi des histoires de famille, et de femmes, surtout : Catherine, Ella, Franny, Justine, Willis, Mary… Chacune avec leur personnalité, leurs espoirs, leurs souffrances, leurs faiblesses, leur courage. Les hommes quant à eux, sont dans leur majorité découragés par la vie : les trois frères Hale, Eddy, Wade et Cole, si touchants et si meurtris par le destin de leurs parents, ou encore Rainer, leur oncle, un peu fruste mais généreux. Quant à George Clare, il occupe une place à part. Très vite évidemment, on se demande quel rôle il a joué dans le meurtre de sa femme, et on est tour à tour fasciné et révolté par cet homme totalement insaisissable. La psychologie de chacun des personnages est minutieusement travaillée, c’est tout à fait bluffant et contribue largement à la réussite du roman.

« C’était des hommes aux coeurs brisés qui ne pouvaient pas faire grand-chose, même pas aimer. C’était la chose la plus simple, aimer quelqu’un, sauf que c’était aussi la plus dure, parce que ça faisait mal. »

Un peu comme dans Rebecca de Daphné du Maurier, la maison occupe également un rôle important, trop de choses s’y sont passées. Même après la tragédie de la famille Hale, lorsque les Clare emménagent, Catherine n’y est jamais seule. Fantômes, esprits, mémoire des murs, ou simplement le pressentiment que sa propre tragédie n’est pas loin ? Le contraste est saisissant entre les occupants successifs : les Hale, une famille de fermier ruinée, lessivée par la vie et par les malheurs, puis les Clare, une famille citadine qui ressemble à une carte postale de la famille américaine parfaite. Mais, on le pressent dès les premières lignes, les apparences sont trompeuses et la malédiction rôde.

« Une chose à savoir à propos des maisons ; c’étaient elles qui choisissaient leurs propriétaires, et non l’inverse. Et cette maison les avait choisis, eux. »

Dès le début du roman on apprend que Catherine a été assassinée, un jour de février 1979, une hache dans la tête. Le récit est ensuite une longue rétrospective de son histoire, de son couple avec George, de leurs quelques mois dans cette maison, et on attend, le coeur battant, de savoir ce qui s’est véritablement passé. On pressent, comme elle, ce qui paraît au fur et à mesure comme inéluctable, et pourtant on continue de lire tandis que le récit nous entraine de plus en plus profondément. Le principal n’est pas tant de découvrir le coupable, on s’en doute très rapidement, bien que sans certitudes, mais plutôt ces portraits brossés avec une précision chirurgicale, et cette question : qu’est-ce  réellement qu’un psychopathe ?

« Les gens ordinaires abritent en eux des démons. »

La narration est complexe puisqu’elle mélange les voix et la chronologie, mais c’est remarquablement écrit et surtout extrêmement prenant. Un peu trop peut-être, la noirceur humaine qui y est dépeinte, qui grandit et apparaît de plus en plus nettement au fil du récit, est tellement enveloppante que j’interrompais ma lecture, mal à l’aise et aussi perdue que pouvait l’être Catherine. Tout au long du roman, le lecteur oscille entre la certitude et le doute, entre la crainte et l’espoir, malmené par un suspense impeccablement mis en place par l’auteure. Un roman magnifique mais extrêmement sombre.

Ma note (4,5 / 5)

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