Le jardin sur la mer – Mercè Rodoreda

« Tu fatigues ce monsieur. Les histoires des autres, ça fatigue. »

Grande dame des lettres catalanes de l’après-guerre, Mercè Rodoreda, à qui l’on doit l’incontournable classique La place du Diamant, est pourtant encore bien méconnue en France, et bien peu traduite. Cette première traduction de son Jardin sur la mer est donc une merveilleuse nouvelle pour remettre cette romancière en lumière.

« – Vous aimez ce que je peins ?
– Je ne sais pas trop… On dira ce qu’on voudra, moi, la mer, je la préfère au naturel. »

Entre ces pages se déroule le récit d’un vieux jardinier, qui vit sur la même propriété depuis son retour de la guerre, et qui a vu défiler ses occupants tandis qu’il s’occupe amoureusement du splendide jardin. Il se replonge dans ses souvenirs pour raconter les six étés qui ont suivi l’achat de la maison par un jeune couple, beau et richissime. Ils habitent Barcelone et ne viennent que l’été, les longs et mornes hivers se succédant aux trépidants mois où ils occupent les lieux, tandis que le jardinier, fidèle gardien, veille sur les fleurs et les âmes. Au fil des conversations interceptées ou épiées par les différents domestiques, il reconstruit peu à peu l’histoire de ce couple, et les raisons pour lesquelles l’arrivée d’un voisin va venir tout bouleverser.

« Personne ne disait rien. Personne ne savait rien. Ils menaient la même vie que d’habitude, mais ils allaient moins à la mer. »

C’est un immense bonheur de relire ce texte empreint de la délicatesse de Mercè Rodoreda, qui excelle à souligner la complexité des sentiments et des destinées personnelles avec une simplicité et un pouvoir d’évocation rares. Par petites touches se dessine l’histoire de ces jeunes gens riches et apparemment gâtés par la vie, jusqu’à ce que le passé et des sentiments inachevés ne les rattrapent. Il y a un petit air du Gatsby de Fitzgerald dans ce roman, cet air de jeunesse décadente des années 20 qui vit de fêtes et d’insouciance pour mieux camoufler ses failles. Mais se dessine aussi le portrait d’un homme simple, humble, amoureux de la nature et fin observateur de ce qui se déroule autour de lui. Un homme difficile à saisir totalement, fasciné par l’existence des autres mais toujours en retrait, constamment sollicité pour son écoute silencieuse mais aussi parce qu’on l’estime aisément manipulable, que l’on inclut dans ses confidences sans jamais oublier de lui signifier sa place.

« Un jour après l’autre… Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sortir la force et le parfum, c’est la meilleure heure. Regardez les tilleuls… Vous voyez comme les feuilles tremblent et nous écoutent ? Vous riez… Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu’il vous racontera, ce jardin… »

Les pages défilent, emplies de silences, de non-dits, parfois de digressions, et on aurait tort de chercher à tout prix à tout comprendre, mieux vaut se laisser porter par la merveilleuse plume de la romancière ainsi que le charme fou de ce roman mélancolique balayé par les embruns et le parfum des fleurs. Tout prend peu à peu sens, tandis que chacun des personnages prend de plus en plus de relief et devient touchant dans sa profonde humanité. Si l’intrigue semblait tourner autour des atermoiements des maîtres, on réalise peu à peu que ce sont bien les plus humbles qui sont au coeur de ce récit, ceux qui restent en périphérie et dont la richesse du coeur est oubliée. Splendide et immensément poétique.

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

Éditions Zulma, traduit par Edmond Raillard, 9 janvier 2025, 256 pages 

Un commentaire sur “Le jardin sur la mer – Mercè Rodoreda

  1. Merci de cette recension qui met en lumière cette autrice très intéressante qu’est Mercè Rodoreda. Je déplore moi aussi que la littérature catalane du XXème siècle ne soit que très peu traduite en français. Je pense à de grandes autrices contemporaines de Rodoreda comme Teresa Pàmies ou Cèlia Suñol qui gagneraient à être connues de l’autre côté des Pyrénées.

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