« Vous êtes dans une impasse. Quelque chose s’est perdu dans notre accord ancien et, doucement, nous nous empoisonnons, les uns les autres, sans nous croiser. Si les enfants savaient… »
Eva ne voulait pas d’enfant, pas dans le monde dans lequel on vit, pas si cela signifie se perdre, s’oublier au profit d’un autre individu. C’était sans compter l’insistance de son mari, Pierre, pour lequel elle cède et tombe enceinte, donnant naissance à la petite Lucie. Huit ans plus tard, Lucie est le centre de son monde, et pour la protéger de la violence de son père, Eva l’emmène dans la nature, en Camargue, où elles vivront cachées dans une petite cabane de gardian en attendant de décider de la suite. Alors qu’elles se trouvent isolées du monde, sans aucun contact avec l’extérieur hormis leur mystérieux voisin Serge, un géant taiseux, se produit le Phénomène. Dans la nuit du 1er au 2 février, à 1h48 du matin, tous les enfants se trouvant sur le 5e méridien ouest ont crié, traversant tout autant la France que la Belgique, la Hollande, l’Algérie, ou encore le Nigéria. Un cri puissant, choquant, animal. Un cri qui s’est ensuite propagé au reste du monde en suivant la rotation de la Terre. Un cri partagé par tous les enfants du monde et qui interpelle les adultes. C’est le début d’une série de rêves que partageront les enfants, des rêves aux conséquences de plus en plus désastreuses.
« Nous sommes tous les enfants endormis, nous partageons le même sommeil. Nous dormons sur un ventre de terre qui nous berce et nous saigne. Nous ressentons à la fois la source et l’embouchure et nous laissons la rivière nous étreindre, le fleuve nous diluer, la mer nous mélanger. »
Impossible de ne pas être séduit par l’originalité de l’histoire et par la plume envoûtante de Carole Martinez. La narration évolue en fonction des personnages, rendant chacun extrêmement vivant. Le « je » est réservé à Eva, médecin spécialiste du rêve, troublée par ce Phénomène qui contredit toutes ses convictions, et décidée dans sa fuite éperdue à protéger sa fille ; le « tu » à Serge, cet homme bourru vivant seul dans les marais aves son chien, et dont la réserve cache un passé traumatique ; le « il » à Pierre, furieux de la disparition de sa femme et de sa fille. Multipliant les références aux contes, notamment au « Joueur de flûte de Hamelin » ou encore au « Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède » de Selma Lagerlöf, le récit met en place un monde onirique puissant, qui ouvre la porte à un « nous » qui rêve, tous les enfants du monde se rejoignant en une seule et même conscience, appelés dans leurs rêves par la voix de leur mère. Les méandres des rêves, aux résonances bibliques, sont aussi fascinantes que terrifiantes. L’époque est inconnue, mais des indices sont donnés sur les différents désastres affligeant le monde : guerres, pandémies, catastrophes climatiques… Des dérives que l’on reconnaît et que l’on appréhende déjà. La Terre est à bout de souffle, chercherait-elle à faire passer un message à l’humanité ?
« Tout a déjà eu lieu. Autrefois, nous avons fui ou l’on nous a chassés. Toujours nous détruisons nos humbles paradis. Nous sommes d’étranges bêtes vraiment ! Pourquoi faut-il que nous semions des ombres partout où nous passions, alors que nous aimons tant la beauté ? Elle est passée, déjà passée, toujours passée. »
Un roman magnifique et singulier à l’atmosphère ensorcelante, tout autant exploration de l’amour dévorant entre une mère et sa fille, qu’ode à une nécessaire réconciliation avec la nature environnante mais aussi avec notre nature humaine profonde.
Ma note
(5 / 5)
Éditions Gallimard, 15 août 2024, 400 pages

