Le Déluge – Stephen Markley

Si je devais me contenter de résumer ce qui s’annonce comme une très longue chronique, je dirais ceci : s’il n’y a qu’un livre à lire en cette rentrée littéraire, c’est celui-ci. Certes il est intimidant à plus d’un titre, son sujet, sa longueur, voire même son poids, et pourtant non seulement il est absolument et indubitablement indispensable, mais il signe le retour de Stephen Markley, l’un des auteurs les plus brillants de sa génération pour ce qui n’est que son second roman. Préparez-vous à être bluffés…

« Aujourd’hui, dans cette ville, en cette heure sombre, nous allons démontrer que les divisions imposées par les riches et les puissants n’existent pas. Pour l’instant ils n’ont pas peur de nous, mais ça va venir. Parce que nous sommes ce qu’ils n’ont pas vu arriver, et qu’ils n’auraient jamais cru possible. Nous sommes le Déluge. »

Tout commence en 2013 en Californie. Tony Pietrus est un scientifique qui a étudié les hydrates de méthane. Il a écrit un livre sur le dérèglement climatique qui prédit la catastrophe qui menace de détruire l’humanité et la planète et se confronte à un scepticisme général, quand il ne reçoit pas de menaces de mort. En 2014, deux personnes se retrouvent autour d’un petit déjeuner dans une cafétéria : Shane tente de recruter un ancien militaire spécialisé dans le déminage pour rejoindre une organisation secrète suspecté d’éco terrorisme. En 2014 toujours, Jackie est une publicitaire de Chicago qui après une rencontre décisive avec un acteur connu, décide de gravir les échelons coûte que coûte, quitte à recourir au greenwashing. En 2015, Keeper est un junkie prêt à tout pour acheter sa prochaine dose. En 2016, Ashir Al-Hasan est un jeune homme perturbé par son incapacité à se fondre dans le moule de la normalité sociale et qui se plonge dans ses aptitudes incomparables à l’analyse prédictive, appliquée dans un premier temps aux matchs de basket avant d’être recruté dans les hautes sphères politiques. En 2017, Matt raconte sa rencontre décisive avec Kate Morris, future grande icône de l’activisme écologiste.

« L’humanité entière restait les bras ballants et regardait, abasourdie, le monde disparaître en se demandant si quelqu’un d’autre allait agir. Ils étaient censés être l’étincelle décisive. Le dernier espoir. Elle distinguait à traverses ses larmes les branches arachnéennes des arbres, un vent glacial soufflait dans ses yeux et elle eut à cet instant la certitude qu’ils se trouvaient à un terrible carrefour. »

Autour de ces personnages qui n’ont aucun rapport entre eux a priori mis à part qu’ils évoluent à la même époque et dans le même pays, Stephen Markley construit un roman d’une ambition folle. Ce sont nos contemporains, ils ont les mêmes références que nous, ont vécu les mêmes événements planétaires que nous, depuis le 11 Septembre jusqu’à la crise du COVID-19. À partir de ces fondations communes, ils vont évoluer au-delà de notre présent pour nous offrir un aperçu de ce qui nous attend. Alternant les personnages et les modes de narration, le récit illustre comment, alors que la situation ne cesse de s’aggraver et que l’urgence écologique devrait faire consensus, le déni et les ambitions personnelles continuent a prédominer. Et avec un dérèglement climatique progressivement hors de contrôle, s’accompagnent l’injustice sociale, une xénophobie de plus en plus violente, des mouvements d’extrême droite à leur apogée, des dérives sécuritaires, une société de surveillance digne des pires dystopies, et des dérives sectaires. Mais, tandis qu’incendies, ouragans, montées de eaux et tempêtes de sables se déchainent, il y a également des individus, d’abord très isolés, qui persistent à se battre, avec des moyens parfois fort contestables ; une solidarité qui se met en place ; des mouvements citoyens qui prennent de l’ampleur, bien que leur issue ne soit pas toujours idéale. Et cette idée sous-jacente tout au long du livre : à combien de compromissions, de sacrifices, et d’épreuves est-on réellement prêt pour éviter que tout ne bascule irrémédiablement dans le chaos ?

« Fanatismes religieux, factionnalisme ethnique et extrémisme politique finiront par engloutir la planète, et le pillage des ressources naturelles ne fera que s’accroître du fait des élites qui tenteront désespérément d’accumuler autant de capital que possible afin de se prémunir contre l’inévitable. Voilà peut-être pourquoi je demeure plus que pessimiste à l’endroit de l’élection à venir. Le recul brutal de la civilisation sera incarné dans le monde entier par des chefs de guerre en costume sur mesure, qui n’hésiteront pas à tuer pour accéder au pouvoir. »

Le travail qu’a dû exiger la rédaction d’un tel monument coupe le souffle. Le récit est extrêmement développé et précis sur tous les thèmes abordés, donnant inévitablement naissance à des passages de négociations politiques ou d’explications scientifiques parfois assez indigestes il faut l’avouer, bien qu’absolument indispensables à la compréhension du panorama déployé, et après lesquels l’auteur laisse systématiquement respirer son lecteur avec des chapitres davantage centrés sur l’évolution des personnages, à dimension plus émotionnelle, ce qui démontre non seulement son impeccable maitrise du récit mais aussi son extraordinaire compréhension des dynamiques économiques, sociales et politiques de la société américaine contemporaine. Bien évidemment, et ce sera sans doute le seul reproche que l’on pourrait lui formuler, le roman demeure un peu américano-centré, à l’instar des scénarios catastrophes hollywoodiens, mais cela n’en demeure pas moins époustouflant.

« Provoque-les, emmerde-les, use-les jusqu’à l’os. Sois sans peur. Sois Achille, sois Roland, sois Jeanne d’Arc. Sois folle. Traverse les deux Dakotas, admire l’orage qui électrocute l’horizon, reconnais-toi dans ses bourrasques et dans chacun de ses éclairs car ce sont eux tes vrais compagnons de voyage. Ne change pas, n’apprends pas, ne tombe pas, ne flanche pas. »

Finalement, on n’apprend rien de bien nouveau dans ce roman. Les scientifiques alertent déjà depuis des années, comme dans le livre. Des activistes se démènent depuis des années et tentent de soulever les foules, comme dans le livre. Les politiques et les grandes entreprises capitalistes barrent férocement la route, comme dans le livre. Mais cela ce ne sont que les grandes lignes. Le prodige auquel parvient Stephen Markley avec son roman, et bien mieux qu’avec n’importe quelle intelligence artificielle ou réalité virtuelle, c’est de nous immerger sans bouée dans un futur que l’on identifie sans difficulté comme hautement probable. Non seulement il y démontre que le temps manque, mais aussi à quel point tout ce qui nous est finalement le plus cher, la santé, la famille, l’amour, risque de disparaitre irrémédiablement.

« L’histoire nous dit que les humains sont des monstres. Qu’ils tuent, mutilent, asservissent et exploitent, et qu’ils le font souvent tout en se répétant qu’ils œuvrent pour le bien commun. Mais l’histoire nous montre aussi que, lorsque les humains s’allient, ils sont capables de grandes choses. Un empire peut basculer du jour au lendemain. Nous n’avons pas besoin d’armées, de bombes ni de fusils.les changements les plus profonds commencent par une femme fatiguée qui en a sa claque et qui refuse de laisser sa place dans le bus, ou par un avocat à lunettes indien qui décide de faire la grève de la faim…. »

Il peut paraitre surprenant de qualifier ce roman de coup de coeur. Est-ce que je peux réellement affirmer avoir aimé cette lecture ? C’est dur, c’est long (plus de 1000 pages tout de même), c’est ardu et c’est profondément déséspérant. On pourrait déplorer que ce roman risque de demeurer inaccessible et intimidant pour beaucoup de lecteurs. Et pourtant ce livre qui devrait devenir incontournable mérite l’effort : il faut le lire, absolument et sans l’ombre d’un doute. Comme dans Ohio, les personnages, que l’on sent bien un peu stéréotypés et créés pour servir le propos de l’auteur, finissent par faire partie de nous, chacun constitué d’espoirs, de rancoeurs, de tristesses, et de laideurs que l’on reconnait tous. C’est un bouillon d’humanité aussi répugnant que touchant. Et surtout, d’une efficacité redoutable, puisque le récit m’a curieusement dissociée de la réalité. On a beau accompagner nos personnages en 2028, 2030, 2034, 2039, tout est tellement crédible, probable et proche de ce que l’on appréhende déjà, qu’en reposant par moments le livre j’avais du mal à revenir au temps présent, à me rappeler que ce qui y était décrit ne s’était pas (encore ?) déroulé. C’est pour cette raison que j’hésite à le qualifier de dystopie, qui est je le rappelle un récit de fiction qui décrit un monde utopique sombre. J’ai pour ma part plutôt eu l’impression d’avoir ouvert une fenêtre sur demain. Une expérience dérangeante et fascinante dans le même temps, qui prouve que Stephen Markley a un talent de conteur qui relève du génie pour emporter totalement son lecteur dans son roman, et une intelligence narrative qui révèle sa compréhension extraordinairement fine de son époque et de ses contemporains.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions Albin Michel, traduit par Charles Recoursé, 21 août 2024, 1056 pages 

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