« Notre propre enfance peut-elle jamais nous devenir étrangère ? »
Après son immense roman La huitième vie, il est peu dire que le retour de Nino Haratischwili était attendu. Elle nous entraine à nouveau dans l’histoire, récente cette fois, de la Géorgie, en suivant à nouveau les traces de femmes.
Elles sont quatre amies d’enfance. Et pourtant en ce soir de vernissage à Bruxelles en 2019, elles ne sont plus que trois, que la vie a séparées des années auparavant pour des raisons d’abord inconnues au lecteur, et qui ont décidé de se retrouver en hommage à leur défunte amie, Dina, une photographe à la renommée mondiale pour ses clichés, qui racontent peu à peu non seulement l’histoire de Dina et de ses amies, mais également l’histoire de la Géorgie, encore très méconnue. Notre narratrice, Keto, attend impatiemment l’arrivée de celles qu’elle n’a pas revues depuis si longtemps, anxieuse à l’idée de rouvrir d’anciens conflits et d’anciennes blessures. Et tandis qu’elle passe d’une photographie à l’autre et qu’elle pleure encore l’absence de sa meilleure amie, c’est le passé qui revient avec force et qui la replonge dans ses souvenirs. Le récit alterne donc entre cette soirée mondaine où doivent se réunir Keto, Ira et Nene, et la Géorgie des années 1980-1990 qui les a vues grandir et évoluer dans un monde violent en pleine mutation.
Au début, le récit de Keto est assez décousu et elliptique, évoquant des décès, des conflits et des histoires d’amour sans apporter de précisions. Ce n’est que petit à petit, au fur et à mesure qu’elle déambule entre les photographies et que chacune d’elle convoque ses souvenirs, que les morceaux de l’histoire se mettent en place. Elle nous plonge au coeur d’un quartier de Tbilissi, une cour entourée d’immeubles où toutes les familles se connaissent, s’entraident et vivent ensemble. Parmi elles, se trouvent celle de Keto, qui vit avec son père, ses deux grand-mères et son frère Rati qui remet en cause le système politique et social, les « voleurs dans la loi », et décide de s’engager sur la voie des gangs. Elle rencontre d’abord Dina qui la séduit par son esprit de liberté, puis Ira, discrète et intelligente, et enfin Nene, fantasque et romantique.
« Impossible de lui dire que dans notre ville on ne pouvait pas aimer les êtres qu’on aimait. Car dans notre ville on esquivait ses propres désirs. On était obligé de renoncer à ses désirs pour que la vie ne reste pas abonnée au malheur. On apprenait à être étranger à soi-même, et c’était le meilleur moyen de se débrouiller dans notre ville. L’amour y était de courte durée, il s’évaporait comme la brume matinale dès que le soleil se lève. »
Le roman, d’inspiration largement autobiographique, nous plonge dans le quotidien de cette génération des Géorgiens qui grandit sur fond de désintégration de l’Union soviétique et des remous occasionnés par l’indépendance. Le panorama historique est passionnant, et assez méconnu, mais là où Nino Haratischwili excelle, tout comme dans La Huitième vie, c’est d’y incorporer des personnages d’une densité et d’une complexité folle. Chacun est bien trop travaillé pour ne représenter qu’un stéréotype, et illustre la difficulté de s’extraire de la situation de leur pays pour construire une existence sereine, et de leur histoire familiale, émaillée de conflits et de combats qui les dépassent mais auxquels ils ne peuvent échapper. Les quatre amies, mais aussi les nombreux personnages secondaires, sont extrêmement identifiables pour le lecteur tant leurs personnalités imprègnent ces pages, et nous deviennent extraordinairement proches tout au long de ces 700 pages de turbulences politiques et sociales, pendant lesquels ces jeunes filles et garçons vont également connaître leurs premières amours, leurs premiers deuils, leurs premières reconnaissances professionnelles, mais aussi des souffrances inimaginables pour des êtres de leur âge, qui semblent avoir déjà vécu mille vies avant d’atteindre la vingtaine.
La lumière, au sens propre et au sens métaphorique, est en effet bien vacillante, tant en raison des très nombreuses coupures de courant que des bouleversements touchant les personnages. Nos quatre amies se débattent autant en 2019, cette soirée bruxelloise avec les ombres de leur passé, qu’elles se débattaient avec la violence de leur quotidien à l’époque de leur jeunesse, cherchant désespérément l’espoir d’un avenir meilleur pour chacune d’elles, se soutenant les unes les autres face aux injustices et à leurs traumatismes. Car la lumière provient avant tout de cette magnifique histoire d’amitié féminine, de cette entraide et de cette amour qui lie si profondément ces personnages pour lesquels on s’attache, on espère, on s’inquiète, à mesure qu’on les observe avec impuissance subir la violence, la guerre, la drogue, et les choix des hommes.
Ma note
(4 / 5)
Éditions Gallimard, traduit par Barbara Fontaine, 5 septembre 2024, 720 pages


J’en suis à la page 350 . Je découvre votre article de blog. Je le trouve très juste. Merci