Bien-être – Nathan Hill

Sept ans après le succès de Les Fantômes du Vieux pays, Nathan Hill revient avec un nouveau roman culte qui fera date dans le panorama de la littérature américaine contemporaine.

Dans les années 90, Jack et Elizabeth ont vingt ans et sont venus à Chicago pour s’éloigner de leur famille et redémarrer une nouvelle vie pleine de promesses. Jack est photographe et vit dans un immeuble de squats peuplé d’artistes qui revendiquent vivre une vie de bohême. Un jour il s’aperçoit que sa fenêtre donne, de l’autre côté de la ruelle, sur celle d’une jeune femme, qui le fascine immédiatement. Elle est tout ce qu’il ne pense pas être, légère, gaie, cultivée, et il en tombe amoureux, l’épiant pendant des heures dans le noir. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’elle fait exactement la même chose de son côté, attiré par cet homme à l’âme d’artiste qui semble fiable et sûr de lui. Un jour ils finissent par se rencontrer et sont convaincus d’être faits l’un pour l’autre. Vingt ans plus tard, nous les retrouvons mariés, sur le point de verser toutes leurs économies dans l’achat d’un appartement, leur « maison pour la vie ». Mais les désaccords qui émergent quant aux travaux viennent souligner la distance qui s’est instaurée entre eux et les désillusions sur l’existence qu’ils mènent. Leur amour n’était-il qu’une illusion ? Se sont-ils trompés non seulement sur ce qu’ils pensaient que l’autre était, mais sur ce qu’ils pensaient être eux-mêmes, leurs désirs profonds, l’impact de leurs passés respectifs ?

« Tous les couples ont une histoire qu’ils se racontent sur eux-mêmes, une histoire qui ronronne sous eux comme une sorte de moteur et les guide, à travers les écueils, vers l’avenir. Pour Jack et Elizabeth, cette histoire était leur coup de foudre, deux rêveurs découvrant leur moitié, deux orphelins trouvant un foyer, deux êtres qui se comprenaient — qui étaient simplement là l’un pour l’autre.
Mais les histoires n’ont de pouvoir que tant qu’on y croit. »

Multipliant les allers retours dans le temps, retraçant l’enfance des personnages, les débuts de leur couple, et ce moment où, la quarantaine bien sonnée, tout semble devoir être remis en question, le roman nous offre deux personnages nuancés et complexes, pétris de contradiction, et donc passionnants à observer évoluer. Fuyant son Kansas natal et des parents indifférents, Jack s’est construit entièrement sur sa volonté d’être différent des autres, jusqu’à l’absurde. Maigrichon, sans grande ambition ni réel talent artistique, il va de malentendus en malentendus, et se laisse porter jusqu’à la rencontre cruciale avec Elizabeth, qui donne enfin un sens à sa vie. Mais lui qui se vantait d’être antisystème, de créer un art déconstruit, est décontenancé par la gentrification de son quartier et l’uniformisation des existences individuelles. Lui-même s’est marié, a fait un enfant, et est sur le point de devenir propriétaire dans le quartier devenu le plus bobo de Chicago. Accumulant les postes de vacataires qui permettent à l’université de ne pas cotiser, le voilà contraint de suivre la même réunion de rentrée tous les ans, et de subir les exigences du nouveau président, un DAF persuadé que la valeur de ses professeurs doit se traduire en taux d’engagement virtuel. Il est toujours amoureux d’Elizabeth dont il constate l’éloignement, ce qu’il tente de compenser en l’entourant toujours plus d’attentions et en accédant à ses moindres besoins.

« Il s’était contenté de rejeter ce qu’il désirait secrètement mais qui restait hors de portée (…) Le dépit transformé en philosophie de vie. »

Elisabeth quant à elle, après avoir multiplié les cursus à l’université, est devenue une spécialiste de l’effet placebo à la clinique du bien-être, et surtout une grande insatisfaite. Elle ne jure que par les études qu’elle lit dans ses revues scientifiques, jugeant son couple, son enfant, son ambition, et même son bonheur à l’aune des expériences qui y sont retracées et des conclusions hautement sérieuses et vraisemblablement sans appel qui y sont exposées. Incapable de comprendre pourquoi elle n’a pas atteint à ce stade un état de bonheur absolu, elle remet tout en question, son amour pour Jack, sa capacité à être une bonne mère, la façon d’appréhender son métier et les « patients » qui viennent la voir pour toutes sortes d’études cliniques destinées à prouver, à leur insu, l’effet placebo de tel ou tel protocole ou pilule. Son fils est un enfant difficile aux crises inexplicables, son mari est exaspérant de romantisme larmoyant, et elle cherche par tous les moyens à redonner une direction à sa vie en multipliant les tentatives aussi malheureuses que désopilantes, à son corps défendant.

« Elle vivait depuis toujours dans les scénarios complexes et optimistes qu’elle échafaudait sur son avenir. Elle vivait dans son imagination. Sa tête était sa seule adresse fixe. »

Petit à petit, nous allons comprendre en leur compagnie à quel point leur enfance, et leur famille en particulier, a joué un rôle dans la construction de leur identité, et dans ce qu’ils ont cru souhaiter dans leur vie, avant de se rendre compte qu’ils ne faisaient que réagir à un passé trop douloureux. Il n’est d’ailleurs pas anodin que l’une des premières questions que pose Elizabeth a Jack lorsqu’il se rencontrent enfin, est « sur une échelle de un à dix, à quel point tes parents t’ont aimé ? ». Le fait que leurs réponses ne contiennent que des demi-vérités, soigneusement polies afin de ne pas être percé à jour par l’autre, est probablement le plus significatif dans les fondements de leur relation. L’auteur se moque gentiment de ses personnages et s’il y a beaucoup d’humour dans ce roman, l’émotion est bien présente également, les passages sur l’enfance de Jack et sa relation avec sa soeur étant sans doute les plus beaux du roman.

Nathan Hill croque notre époque et les comportements humains avec une dérision et une lucidité mordantes. Porté par des personnages profondément attachants dans leurs tiraillements et leurs faiblesses, c’est un roman terriblement intelligent sur les défis du couple moderne dans cette société en constant paradoxe, qui préfère vivre dans l’illusion mais voit des complots partout, qui accuse la terre entière d’empêcher son bonheur sans jamais s’interroger sur la cause profond de son mal-être. Les pages sur Facebook et le fonctionnement de ses algorithmes sont aussi drôles qu’angoissantes, et il souligne avec subtilité tout ce qui sépare aujourd’hui les gens dans une société qui promeut les apparences et les diktats en tout genre. Finalement, nous ne sommes qu’une succession de moi différents les uns des autres, accumulés, assemblés, qui finissent par construire celui que nous sommes aujourd’hui, et que nous ne seront déjà plus demain.

« Peut-être que c’était ça, le véritable amour : accueillir le chaos comme il vient. »

Immense coup de coeur pour ce roman de tous les paradoxes que je n’ai pu lâcher de la première à la dernière ligne. Un roman intelligent et subtil, un roman de l’intime mais profondément universel, tout à la fois terriblement triste et incroyablement drôle.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions Gallimard, traduit par Nathalie Bru, 22 août 2024, 688 pages 

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