Retour à Belfast – Michael Magee

En 2013, Sean, 22 ans, est revenu à Belfast après des études universitaires à Liverpool. Issu de la classe ouvrière, il peine à trouver du travail malgré son diplôme, et retombe dans ses vieux travers en renouant avec ses amis : drogue, alcool, violence, tout s’enchaîne jusqu’à la bagarre de trop, qui lui vaut une condamnation pour agression et plusieurs heures de travaux d’intérêt général. L’occasion de faire le point sur sa vie, tandis que ses amis partent les uns après les autres trouver une vie plus florissante ailleurs, tantôt en Allemagne, tantôt en Australie. En parallèle, il est de plus en plus tourmenté par des secrets de famille et entreprend des recherches sur son père qu’il n’a pas revu depuis ses 10 ans.

L’écriture est au plus près du quotidien de Sean, de sa perplexité face à l’omniprésence de l’héritage des Troubles, depuis les histoires racontées par les plus âgés jusqu’aux inscriptions qui fleurissent un peu partout sur les murs de la ville, en passant par une tension toujours latente même parmi la jeunesse, cloisonnée entre deux pôles qui demeurent opposés. Le roman décrit le quotidien des enfants des contemporains des Troubles, élevés par des parents meurtris par le conflit, endeuillés, et qui peinent à joindre les deux bouts dans une Irlande du Nord en pleine récession. Ces enfants portent en eux les récits familiaux, se sentent piégés dans leur ville et leur classe sociale, et cherchent l’oubli dans les drogues.

Le marasme qui frappe la classe ouvrière est retranscrit avec force, dans la lignée des romans de Douglas Stuart, à travers les différents personnages qui traversent le roman, à commencer par la mère de Sean,  enceinte à l’adolescence, divorcée deux fois, et aujourd’hui épuisée par ses problèmes de santé, ses différents petits boulots de femmes de ménage, et ses regrets, tandis que les frères de Sean luttent contre la dépendance et leurs accès de violence. Sean est perçu comme le petit dernier qui a une chance de s’en sortir, mais il a du mal à conserver un travail, est sur le point d’être expulsé de son appartement miteux et a du mal à imaginer un avenir au-delà des échappées nocturnes remplies de vodka et de cocaïne. Il est déchiré entre ses vieux amis du quartier ouvrier de Belfast et les étudiants dont il croise la route, vers lesquels il est attiré tout en mesurant le gouffre qui les sépare. Victime du système et agresseur dans le même temps, Sean a enfin l’occasion de briser un cycle, de réfléchir sur les dérives de la masculinité toxique, et d’apprendre à s’estimer suffisamment pour se donner une réelle chance.

Un premier roman symptomatique d’une génération encore hantée par les traumatismes et le désespoir, qui grandit dans une atmosphère de pauvreté, où l’on vole de la nourriture et l’on vit de petites combines pour économiser l’électricité. Un roman poignant qui rappelle que le sort de l’Irlande du Nord ne s’est pas subitement amélioré avec la fin des Troubles et les accords de 1998, et que parfois la seule alternative réside dans l’évasion, dans un ailleurs artificiel ou géographique. La voix de Sean parcourt ce roman, nous envoûte à mesure qu’il hésite entre baisser les bras et se battre pour un avenir.

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

Éditions Albin Michel, traduit par Paul Matthieu, 21 août 2024, 432 pages 

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