« Il existe un obscur secret caché dans le coeur de tous les pères. »
Auteur incontournable du noir à l’espagnole, Víctor del Árbol ne cesse de remonter aux racines du mal, qui se trouvent bien souvent dans ses romans dans la Guerre civile et dans la famille, dont les répercussions ne semblent jamais prendre fin. Avec Le fils du père, il renoue avec ses thématiques fétiches et poursuit son exploration des ravages des crimes du passé, génération après génération.
Incarcéré dans une unité de soins psychiatriques en attente de son procès, Diego Martin fait partie de la troisième génération d’une famille de petites gens d’Estrémadure, « cette terre où ne poussaient que des épineux bons pour les chèvres, cette terre qui engendrait des femmes et des hommes durs et secs comme des sarments ». Il avait en apparence tout réussi, conjurant le mauvais sort : une belle maison, une belle femme, une belle fille, un poste prestigieux et de l’argent à revendre. Pourquoi alors a-t-il torturé et tué Martin Pearce, un infirmier bien sous tout rapport ?
« Comme le Bien, le Mal est un choix, il aurait pu choisir le contraire et ses raisons auraient été tout aussi inconsistantes. En réalité, on espère toujours qu’il y a un motif, une raison, aux actes de cruauté. Mais espérer sans véritable espoir, c’est se remplir de vide, c’est regarder les heures nous échapper sans résistance, c’est se réfugier dans un haussement d’épaules jusqu’à ce que le monde disparaisse dans un soupir. »
Ce roman captivant sur la transmission avance à pas comptés, servi par une construction terriblement efficace, qui alterne entre les réflexions, foncièrement subjectives, de Diego Martin, et l’intervention d’un narrateur omniscient, qui entreprend de retracer les pas de Diego, de son père, et de son grand-père. À leurs côtés, le lecteur traverse le XXe siècle, la terrible guerre d’Espagne, les bataillons espagnols embrigadés dans la Division Azul sur le front russe ; et les répercussions engendrés par cette plaie profonde, durable et purulente, qui infecte des familles entières. Des décennies de luttes intestines, de sévices impunis, de vengeances héritées, de violences faites aux femmes, de pauvreté, de crasse, de poux, de morts. En résultent trois générations d’hommes hantés par le Mal, et qui ne parviennent pas à se défaire des liens qui les entravent. Ils sont empêchés par la guerre, l’injustice, la condition sociale, et toute une myriade de petites décisions individuelles qui ne les concernent même pas directement au premier chef, mais qui auront des conséquences désastreuses non seulement sur leur existence, mais sur celle de ceux qui viendront après eux. Le père de Diego, qui ne sera nommé que dans la toute dernière phrase du roman, est le fruit de ses relations avec son propre père, répercutant finalement malgré lui un cycle sur Diego.
« La douleur ce n’est rien. Et pourtant, c’est au moins la moitié de ce qui nous habite. »
Víctor del Árbol signe un roman dur, qui plonge au coeur des déchirements de la société espagnole depuis la Guerre civile, de la prédominance d’une Église souvent hypocrite et corrompue, et d’une population ouvrière rurale démunie et laissée pour compte. Mais surtout l’auteur révèle les profondeurs abyssales de l’âme humaine, et ce qui semble être une inéluctable transmission de la violence sur trois générations d’hommes maudits, dont l’impuissance l’emporte parfois sur l’amour. Un roman passionnant et immensément poignant, les passages les plus sombres n’éclipsant pas des fulgurances de beauté et de tendresse. Un très grand auteur à découvrir d’urgence.
Ma note
(4,5 / 5)
Éditions Actes Sud, traduit par Émilie Fernandez et Claude Bleton, 6 septembre 2023, 368 pages

