En découvrant le nouveau roman d’Ian McEwan, on est d’abord surpris par sa densité. L’auteur était jusqu’ici plutôt adepte des formats courts, offrant des romans condensés, fulgurants, pétillants d’intelligence et d’humanité, tels Sur la plage de Chesil, Samedi, ou bien encore L’intérêt de l’enfant. Dans Leçons, le romancier britannique poursuit son exploration des complexités humaines en s’inscrivant sur le temps long, signant une fresque romanesque ambitieuse qui couvre 70 ans de la vie d’un homme, mais aussi d’une société en profonde mutation, traversant l’Histoire et les grands événements qui ont marqué une génération entière.
Le roman s’ouvre en 1985 alors que le nuage radioactif de Tchernobyl menace l’Europe. Roland Baines a trente ans et répète à qui veut l’entendre son potentiel gâché comme pianiste, joueur de tennis ou bien écrivain professionnel. Lorsque sa femme Anissa le quitte brusquement, abandonnant par là-même également leur bébé de six mois Lawrence, c’est un tremblement de terre qui vient ébranler ses convictions. Tandis qu’Alissa deviendra une romancière célèbre, il suivra un chemin cahotant, élevant son fils seul, accumulant des relations prometteuses sans jamais réussir à s’installer. Quel place le passé a-t-il joué dans ses échecs ?
S’ensuit le portrait d’un homme banal et sans grand relief, un homme sans qualités qui aura malgré tout mené une vie chaotique et qui s’interroge sur les liens de cause à effet à l’oeuvre dans son existence. L’échec retentissant et inattendu de son mariage le mène à s’interroger sur tout ce qui l’a conduit jusqu’à cette vie étriquée dans une petite maison sinistre de Clapham Londres, perpétuellement en manque d’argent et de sensations suffisamment fortes pour faire durer une relation stable. Il revient sur tous les accidents, les rencontres, les hasards, les transmissions et traumatismes hérités de ses parents. Se souvient de son enfance en Libye avec un père adoré mais brutal et une mère effacée, de son arrivée à onze ans dans un pensionnat anglais, dans lequel il suivra des leçons de piano sordides avec une professeure lubrique qui marquera au fer rouge le destin de toutes ses futures relations. Mais au-delà des fils de son existence, il tire aussi ceux des personnes qui l’entourent, créant une myriade d’intrigues parallèles qui parfois se rejoignent pour mieux s’éclairer, à commencer par ses parents, qui se sont rencontrés dans des circonstances troubles pendant la guerre, mais aussi ceux de sa femme Anissa. Et tandis que les chapitres défilent et les années passent, l’existence de Roland est troublée par les événements marquant l’Histoire : la crise des missiles de Cuba, la chute du mur de Berlin, les années Thatcher, le Brexit, le COVID…
Un roman agréable à lire, avec d’indéniables qualités, mais j’ai néanmoins déploré des longueurs et circonvolutions, et une difficulté à développer une quelconque empathie pour ce personnage, qui parait souvent très détaché face à sa propre vie. Pour ambitieuse qu’elle soit cette fresque d’un éternel insatisfait qui accumule les ratés est finalement assez fade. Par ailleurs il m’a paru assez étonnant que la donnée de départ, cette fuite d’une femme incapable de se réaliser comme romancière tout en étant épouse et mère, ne soit finalement qu’un élément secondaire du livre. Quelle leçon en tirer sur les sacrifices nécessaires à l’art ?
Ma note
(4 / 5)
Éditions Gallimard, traduit par France Camus-Pichon, 5 octobre 2023, 656 pages


Bonjour Charlotte, ton article me donne vraiment envie de lire le livre de Ian McEwan. J’avais été profondément ému par le livre « La plage de Chesil » du même auteur car cela résonnait chez moi avec une expérience personnelle (je n’en dirai pas plus !). J’aime désormais ces livres consacrés à des anti-héros. Peut-être par ras-le-bol des super-héros ou du nombrilisme parisien ou new-yorkais ? Je termine « Tes pas dans l’escalier » de l’Espagnol Molina , avec un narrateur un peu semblable. Ce qui te rend réticente m’incite plutôt à acquérir le livre et le lire. Comme quoi même des critiques mitigées peuvent parfois avoir des effets positifs. Bien à toi. Michel.
Tu n’es pas la première à exprimer des bémols sur ces longueurs… j’adore McEwan, mais j’attendrai sa sortie poche. Si tu ne l’as pas lu, je te conseille Délire d’amour, il est excellent !