Samedi – Ian McEwan

« Du sommet de sa journée, l’avenir est plus difficile à déchiffrer, l’horizon rendu indistinct par la multiplicité des possibles. »

Henry Perowne est un neurochirurgien réputé, approchant la cinquantaine, et habitant une maison cossue en plein Londres. Après un vendredi exténuant il s’apprête à profiter de son samedi : partie de squash habituelle avec son collègue, visite à sa mère atteinte de démence, moments privilégiés avec sa famille. Sa fille Daisy revient d’ailleurs à la maison après six mois d’absence, et un diner en son honneur est prévu. Cette routine de fin de semaine, entre courses et retrouvailles, va néanmoins être perturbée par des éléments extérieurs. Cela commence dans la nuit, lorsque Henry s’éveille et aperçoit par la fenêtre un avion en flammes. Depuis le 11 septembre, son esprit fait immédiatement des associations d’idées, d’autant que ce samedi est prévue dans Londres une gigantesque manifestation contre la guerre en Irak, sur la légalité de laquelle l’ONU doit se prononcer sous peu. Mais surtout, plus tard dans la matinée, un accrochage en voiture va venir obscurcir encore davantage sa journée. La violence extérieure est venue irrémédiablement s’inscrire dans sa sphère privée, avec des conséquences aussi inattendues que plurielles.

« Pour l’instant, il n’éprouve que de la crainte. Il se sent faible et ignorant, effrayé par la vitesse à laquelle les conséquences d’une action peuvent vous échapper et engendrer de nouveaux événements, de nouvelles conséquences, jusqu’à vous mettre dans une situation que vous n’auriez jamais imaginée ni choisie – le couteau sous la gorge. »

J’ai beaucoup aimé ce roman, qui revisite d’une certaine façon le Mrs Dalloway de Virginia Woolf en s’introduisant le temps d’une journée dans les pensées d’un homme. Certes en prévision de son dîner, Henry ne s’occupe pas des fleurs mais du poisson, néanmoins il y a beaucoup d’éléments qui m’ont rappelé le roman de Woolf, y compris certains « types » de personnages que tant Clarissa comme Henry vont rencontrer durant leur journée et qui vont impacter leurs réflexions et leurs visions des choses. Nous nous trouvons dans le même mécanisme du « flux de conscience », et la journée se déroule lentement sous nos yeux, au fil des corvées et des pensées les plus intimes de Henry, de celles exprimant son amour pour sa femme et ses enfants jusqu’à ses interrogations plus existentielles sur le monde qui l’entoure. Au fur et à mesure de sa journée, de ses rencontres, de ses souvenirs ou encore des éléments extérieurs dont il prend conscience et qui sont parfois aussi banals qu’une personne assise sur un banc sur le trottoir d’en face, son esprit évoque la guerre en Irak, le terrorisme, la justice sociale, les inégalités, l’impact des maladies neurologiques, la famille, la littérature, la musique, les médias et la gestion de l’information, le progrès technologique… Certains passages peuvent paraître un peu rébarbatifs, comme ceux retranscrivant sa stratégie au squash, ou bien sa recette de matelote au poisson, mais ils permettent au lecteur d’être au diapason avec le protagoniste, de caler son temps de lecture sur le temps de Henry, et je dois avouer que cela fonctionne admirablement bien. Il y a une tension sourde qui se met en place dès les premières pages, dès l’irruption de cet avion en flammes dans le champ de vision d’un Henry insomniaque, et la malaise latent qu’il ressent tout au long de sa journée se transmet de façon palpable au lecteur.

« Le monde n’a pas fondamentalement changé. Parler d’un siècle de crise est excessif. Il y a toujours eu des crises, et le terrorisme islamiste finira par prendre place parmi les guerres récentes, les changements climatiques, la mondialisation du commerce, le manque d’eau potable et de terres cultivables, la famine, la misère et autres fléaux. »

Ian McEwan signe un roman intelligent, confrontant les complexités et les défis d’une civilisation occidentale ayant renoncé à l’insouciance depuis les attentats de 2001, au quotidien d’un individu assez banal, le prototype de l’homme qui a « réussi » : une femme, deux enfants, une belle maison et un niveau de vie aisé, éduqué et chirurgien respecté. Son existence est sans problèmes apparents, sans incidents majeurs, et il est très intéressant d’observer chez cet homme sans histoires (et presque sans réelle conviction) l’irruption au sein même de son foyer de la violence  sous toutes ses formes. Elle n’est plus exclue de l’intimité, invitée de bonne grâce en premier lieu par un recours incessant aux informations, ce besoin pathologique d’avoir accès aux nouvelles désastreuses du monde à tout moment, malgré l’anxiété paradoxale que cela suscite. Au travers d’un banal incident qui entraine une réaction en chaîne irrémédiable, ce roman illustre parfaitement comment le chaos du monde finit par répercuter son écho au sein même du cocon familial, qui échoue de plus en plus à jouer son rôle protecteur. Dans ces pages, se cristallisent une époque et une société tout entières. Le roman d’Ian McEwan est dérangeant, intense, réfléchi, porté par une écriture incisive et précise, et force l’admiration.

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

Éditions Folio, traduit par France Camus-Pichon, 5 octobre 2006, 384 pages

2 commentaires sur “Samedi – Ian McEwan

  1. Intriguant ce roman. J’ai « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf dans ma bibliothèque depuis un certain temps, je commencerai probablement par ce classique 😉

  2. J’ai lu ce roman il y a une dizaine d’années et je l’avais beaucoup aimé. C’est intéressant, je n’avais jamais fait le parallèle avec Mrs Dalloway et pourtant, maintenant que tu le dis cela semble évident!
    D’une manière générale, je crois que je préfère les « anciens » livres de cet auteur. Cet été, j’ai lu « Une machine comme moi » et cela a été une très grande déception. Je ne crois pas que tu l’aies lu (en tout cas, je ne te le conseille pas!). Je vais essayer de lire davantage le début de sa bibliographie.

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