La Foire aux Vanités – William Makepiece Thackeray

« Notre cher lecteur se rappellera que cette histoire annonce sur son titre, en gros caractères, la Foire aux Vanités, et la foire aux Vanités est une place où l’on rencontre toutes les vanités, toutes les dépravations, toutes les folies, où l’on se coudoie avec toutes sortes de grimaces, de faussetés et de prétentions. C’est que, voyez-vous, on est tenu de dire la vérité autant qu’on la sait, sous les grelots de la folie comme sous la toque du sage. Toutefois, avec un tel but, on peut rencontrer sur sa route des choses fort désagréables à répéter. »

Quel bonheur que la lecture de ce roman de moeurs, cette comédie humaine dense et riche, chef d’oeuvre incontournable de la littérature victorienne auquel Charlotte Brontë vouait un véritable culte.

La Foire aux vanités compte peut-être pour sous-titre « Roman sans héros », on y trouve pourtant deux héroïnes inoubliables, pivots de l’histoire qui va se dérouler sur quelques mille pages de récit. Au début du roman ce sont deux amies qui quittent ensemble la pension au sein de laquelle on s’est chargé de leur éducation. Il y a la douce et candide Amélia, pétrie de bons sentiments et fort désireuse de venir en aide à sa pauvre amie, Rebecca, orpheline et sans le sou, bien que pleine de ressources. Avant de rejoindre une position de gouvernante, celle-ci est accueillie chez les parents de sa riche compagne, durant un séjour qui liera leur sort définitivement. Des deux jeunes filles lâchées en pâture dans la foire au vanités, l’une sera la victime, l’autre la conquérante. Mais pour combien de temps ? Car si l’ascension peut être brillante, plus dure en sera la chute…

« Si le succès est rare et vient lentement, tout le monde sait que les désastres sont rapides et toujours menaçants. »

Rebecca est une aventurière : séductrice, hypocrite et dépourvue de tout scrupule moral, elle se fond bien plus facilement dans le moule qu’Amelia, trop faible de caractère et dénuée d’imagination quant aux véritables intentions des personnes qu’elle côtoie. Rebecca est prête à tout pour se faire une place dans la bonne société, et flatte la vanité de tous, quel que soit leur point faible : beauté, intelligence, religion, titre de noblesse… Les hommes sont sous le charme, les femmes s’en méfient puis se laissent prendre à ses comédies sentimentales. Il en va de même pour le lecteur, qui adore détester cette Becky dont les traits d’esprit et les manigances forcent l’admiration, d’autant plus lorsqu’ils sont au détriment des personnages les plus fats et les plus ridicules. Quant à Amélia, qui sert essentiellement de contraste, sa passivité et sa naïveté agacent avant qu’on ne se prenne de tendresse pour cette jeune femme qui supporte les épreuves de la vie et les brimades avec dignité et courage. Car les bons sentiments ne mènent pas bien loin dans ce monde où le paraître est loi et où les ambitions triomphent sur l’autel de la morale.

« On serait, en vérité, tenté de croire que le remords est de tous les sentiments humains le plus facile à assoupir lorsque parfois il se réveille. Ce qui nous préoccupe le plus, en effet, n’est point le regret d’avoir mal fait, mais la crainte d’être trouvé en faute et d’avoir à encourir ou la honte ou le châtiment. »

Dans la vaste galerie de personnages qui traversent ces lignes, nous pourrions citer Joe, le frère d’Amélia, gros mondain orgueilleux ; George, le joli coeur dissipé et égoïste ; la vieille tante Crawley courtisée pour son héritage ; son neveu Rawdon dont la bêtise se révèlera fort utile à Rebecca ; ou encore le capitaine William Dobbin, seul personnage à faire preuve de noblesse d’âme, de charité et d’altruisme. Les personnages secondaires ne seront que des répliques des principaux, égoïstes, fiers de leurs avantages et de leur argent, et fourbes. La vanité n’épargne ni les nobles lignées fières de leur sang et de leurs châteaux décrépis, ni les nouveaux riches arrivistes qui semblent oublier bien vite l’origine de leur fortune. L’hypocrisie règne en maître sur cette société bâtie sur les intérêts respectifs, et qui ne semble se soucier de la morale que lorsqu’il s’agit de bannir de ses rangs quelque importun qui plonge dans l’embarras.

« Et maintenant, disons-le bien haut: Vanitas vanitatum! qui de nous est heureux en ce monde? qui de nous arrive enfin au terme de ses désirs, ou, quand il y parvient, se trouve satisfait? »

Mêlant histoire d’amour, ascension sociale, tromperies, banqueroutes, guerres napoléoniennes, l’auteur se pose comme un chroniqueur minutieux et intransigeant des moeurs de son époque, et offre un truculent panorama des vanités des grands et petits de ce monde, ainsi que de la cruauté des affections dictées par la fortune. La chute éloigne bien vite les amitiés qui préféreront se tourner vers le lustre des dorures, quitte à revenir la bouche en coeur au moindre retournement du sort. Sans surprise j’ai adoré cette chronique de la société victorienne, ainsi que la vivacité de la plume de Thackeray, bien que déplorant par moments quelques longueurs et surtout de nombreux apartés au lecteur, pas toujours averti des petites plaisanteries ayant cours à l’époque et finissant par devenir quelque peu agaçantes. Qu’importe, le romancier est un formidable conteur, maniant une ironie aussi mordante que délicieuse, dépeignant sans fards les travers d’une société pas si éloignée de la nôtre, et guidant  ses personnages tels des marionnettes vers leur inéluctable destinée.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions Folio, traduit par Georges Guiffrey, 23 septembre 1994, 1080 pages

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