Mille petits riens – Jodi Picoult

Je ne connaissais pas du tout Jodi Picoult mais on m’avait tellement recommandé ce roman que je me suis enfin décidée à m’y plonger. Malgré ses quelques 650 pages, je n’ai pas pu le lâcher du début à la fin, et je me souviendrai longtemps de ce roman coup de poing bouleversant d’humanité.

« L’espace de quelques instants, je ne comprends sincèrement pas. Puis la réalité me percute aussi violemment qu’un coup de poing : ce n’est pas ce que j’ai fait qui les dérange.
C’est ce que je suis. »

La narration alterne entre trois personnages. La vie de Ruth, une sage-femme employée depuis plus de vingt ans dans le même hôpital, entièrement dévouée à ses patients et à son fils de dix-sept ans, va entrer en collision avec celle de Turk, un suprémaciste blanc dont la femme vient d’accoucher. Car voilà, Ruth est noire, et après lui avoir interdit d’approcher de sa famille, Turk l’accuse d’avoir tué son bébé. La dernière voix du récit sera celle de Kennedy, une avocate commise d’office, chargée de défendre Ruth dans le long procès qui s’annonce. Le quotidien de l’infirmière va bousculer du jour au lendemain, à mesure qu’elle va avoir à s’interroger sur sa véritable place dans la société, et sur celle de son fils. Avec quelle facilité et rapidité cette femme, qui a l’inverse de sa soeur, a déployé tout ses efforts pour être parfaitement intégrée à la société, va-t-elle se retrouver clouée au pilori… Elle est une infirmière louée par l’hôpital qui l’emploie ; son mari est mort en combattant pour son pays en Afghanistan ; et son fils est un modèle de réussite, prêt à entrer dans les universités les plus prestigieuses. Rien de tout cela ne va compter, et cela ramènera Ruth à un fait brutal : elle est noire dans un pays où le racisme est enraciné jusque dans ses institutions. Cette plongée au sein du monde du travail, du système judiciaire, de la société américaine dans son ensemble va exposer le silence assourdissant de tous face aux discriminations raciales. Avec justesse et émotion, le roman va ainsi évoquer les « mille petits riens », les non-dits, les attitudes, les réflexions qui se veulent anodines, tout ce que Ruth s’est toujours efforcée d’ignorer, de minorer, mais qui lui ont toujours fait sentir qu’elle n’était pas comme tout le monde, qu’elle n’avait ni les mêmes chances, ni véritablement, les mêmes droits. Mais ces « mille petits riens », ce sont aussi tous ces gestes de compassion et de solidarité, qui permettent, petit à petit, de changer une perspective et laisser entrevoir l’espoir.

« Ils m’ont menottée. Ils m’ont attaché les poignets, juste comme ça, comme si ce geste ne réveillait pas deux siècles d’histoire qui se sont aussitôt répandus dans mes veines avec la force d’une décharge électrique. Sans penser un instant que je ressentirais ce qu’ont ressenti mon arrière-arrière-grand-mère et sa mère, debout sur l’estrade pendant la vente aux enchères des esclaves.
Ils m’ont menottée sous les yeux de mon fils, mon fils à qui je dis et je répète depuis le jour de sa naissance qu’il est bien plus qu’une couleur de peau. »

Cette triple narration est ce qui fait la réussite du livre, mais je dois avouer que c’est souvent douloureux à lire. Chacun des points de vue est alors donné, d’un bout à l’autre de la chaîne du racisme. Le récit de Ruth, et l’empathie immédiate que l’on ressent pour elle, fait la lumière sur la banalité du racisme aux États-Unis (et ailleurs), sur sa présence à toutes les échelles de la société, sur son intégration chez ceux-là mêmes dont on se sentait pourtant proches. Bien sûr, le rôle du « méchant » est accordé à Turk : d’anecdotes inimaginables en plaidoyers insupportables, l’auteure tente pourtant, sans rien cacher des convictions et des agissements de Turk, de susciter l’empathie du lecteur en le plaçant dans le rôle d’un père éploré, en rappelant son humanité sous le vernis monstrueux. Mais finalement Turk est l’exemple facile, l’image d’une intolérance tellement évidente qu’il est unanimement repérable et condamnable. Les choses sont loin d’être aussi simples, et le roman met bien en exergue à quel point le racisme est le fait de tous. C’est là qu’intervient le personnage de Kennedy. Au service de la veuve et l’orphelin, bourrée de principes bien-pensants et profondément convaincue de ne pas être raciste, pour la raison notamment qu’elle se sent terriblement éloignée d’un homme tel que Turk, elle va pourtant réaliser que son comportement fait partie de l’équation et contribue à nourrir un système.

« – Vous croyez qu’un jour le racisme n’existera plus ?
– Non, parce que les Blancs seraient obligés d’accepter le principe d’égalité. Qui déciderait de son plein gré de démanteler un système spécialement conçu pour lui ? »

Grâce à ce mouvement en trois temps, j’ai trouvé que Jodi Picoult dépeignait avec clarté et intelligence la réalité du racisme dans la société. Sans doute rentre-t-elle parfois trop dans les stéréotypes, ou dans des facilités et des raccourcis. Mais ce roman, en creusant en profondeur dans les méandres de ses trois personnages, peut, malgré ses défauts, trouver sa place et participer à une certaine prise de conscience. La postface de l’auteure, qui informe sur sa démarche, est à cet égard intéressante, elle y admet notamment avoir pris un risque : « des personnes de couleur me reprocheront sans doute d’avoir choisi un sujet qui ne m’appartient pas. Des Blancs me reprocheront de les accuser de racisme ». En cherchant des retours de lecture sur Goodreads, j’ai pu constater qu’il a été en effet reproché à Jodi Picoult, en tant que femme blanche, d’écrire à la place d’une femme noire, en alignant les clichés et les situations de racisme les uns après les autres sans faire appel pour autant à son vécu. Je peux difficilement, pour les mêmes raisons, me prononcer là-dessus, mais je peux comprendre les critiques et les réticences. Néanmoins, il me semble que le roman atteint pleinement son but, suscitant une réflexion qui dérange et renversant les idées préconçues, tout en étant (et après tout ce n’est pas rien) passionnant à lire. Malgré un petit bémol sur le dénouement, j’ai adoré cette lecture, qui m’a donné envie de découvrir très bientôt d’autres romans de l’écrivaine.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

 

 

 

Éditions Actes Sud, traduit par Marie Chabin, septembre 2019, 672 pages

8 commentaires sur “Mille petits riens – Jodi Picoult

  1. De Jodi Picoult, j’ai lu il y a longtemps « Ma vie pour la tienne » que je me souviens avoir beaucoup aimé. Celui dont tu parles pourrait bien me plaire, merci pour al découverte !
    Bon après-midi !

  2. C’était le premier roman que je lisais de Jodi Picoult, mais après lu tant de critiques dithyrambiques chez les autres, je me faisais une folle joie de le lire (malgré le sujet assez plombant).
    Et quel coup de coeur ! Comme toi j’ai beaucoup aimé le fait qu’elle montre que le racisme n’est pas forcément là où on le croit avec le personnage de Kennedy, qui croit être dépourvue de préjugés raciaux par exemple.
    Et j’ai aussi beaucoup aimé lire la postface où on comprend mieux les intentions de l’auteure et sa volonté de bien faire, même en s’attelant à un tel sujet qu’elle ne peut pas « complètement connaître »…

    Mon avis, si le coeur t’en dit : https://laroussebouquine.fr/la-lectrice/mille-petits-riens-jodi-picoult/

    1. La postface m’a paru indispensable en effet, c’était intéressant de comprendre la démarche de l’auteure, qui reconnait elle-même ses limites. Et Kennedy est en effet un personnage assez central, même si par moments j’ai trouvé qu’elle était précisément celle qui donnait lieu à des facilités et des raccourcis trop simplistes
      Je file voir ton avis !

  3. On m’a conseillé ce livre sans savoir qui était l’auteure ou encore le thème. Et franchement j’ai adoré. Par contre je n’était pas au courant du fait qu’on lui aurait reproché ce livre. Moi aussi je ne peux pas me prononcer sur ce sujet. Pourtant je trouve le livre et le récit très beau mais aussi très dur. Je pense aussi que le livre atteint son objectif et pour moi c’est l’essentiel.
    Voilà je ne sais pas si mon avis était très intéressant mais j’ai eu envie de le partager. Je viens de découvrir ton blog et je pense que je vais continuer de le regarder !

    1. Merci ! Oui c’est vrai que par moments ce roman est difficile à lire, mais tellement essentiel !

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