Middlemarch – George Eliot

Cela faisait des années que je retardais la lecture de ce roman fleuve, et le confinement m’a paru la période idéale pour enfin m’y plonger ! Bien m’en a pris puisque Middlemarch rejoint mon petit panthéon personnel de littérature victorienne.

« Certes ces deux actes décisifs de sa vie n’étaient pas d’une beauté idéale. Ils constituaient le résultat mêlé d’impulsions nobles et juvéniles qui se débattaient dans les conditions imposées par un état social imparfait, où des sentiments élevés assument souvent les dehors de l’erreur et une grande foi ceux de l’illusion. »

C’est un roman pour lequel il faut prendre le temps, le temps de se familiariser avec ce petit monde foisonnant de personnages et d’histoires, mais aussi avec le style de la romancière, dont la langue est splendide mais qui n’est pas avare en digressions, réclamant de ce fait une lecture attentive et concentrée. Le roman nous plonge dans le quotidien d’un petit village, Middlemarch, et de toutes les questions religieuses, familiales, politiques, juridiques, scientifiques, qui agitaient alors la société victorienne. On trouve rarement une telle richesse enveloppant les intrigues principales qui sont avant tout sentimentales. Il y est en effet question d’amour, ou plutôt de mariage, car comme George Eliot va le démontrer, le bonheur matrimonial est une denrée rare.

« Le mariage, censé la guider dans un cycle d’occupations estimables et exigeantes, ne l’avait pas encore délivrée de l’accablante liberté d’une femme de la classe supérieure ; il n’avait pas même meublé ses loisirs de la joie passive de donner libre cours à sa tendresse. »

Tout commence avec deux soeurs, Dorothea et Celia. Toutes deux sont belles, distinguées,  intelligentes et admirées, bien qu’on fasse souvent le reproche à Dorothea d’être un peu trop dévote. Elle est avide de savoir et de faire le « Bien », et choisit donc pour époux, au grand dam de ses admirateurs et de sa famille, un vieil ecclésiastique pour lequel elle est enthousiaste de servir d’assistante dans ses recherches, persuadée qu’elle servira là une grande cause. Ce ne sera que le premier des fourvoiements dans la voie du mariage orchestrés dans ce roman, qui met en lumière le fossé séparant les illusions de la réalité de la vie conjugale. Cette jeune femme intelligente et (trop) généreuse va tomber de bien haut en voyant ses ambitions se heurter à l’écueil du quotidien avec un homme ennuyeux et égoïste.

« Au cours de cette heure elle reproduisit ce que les yeux miséricordieux de la solitude ont contemplé durant des siècles, au cours des luttes spirituelles des hommes… elle implora la dureté de coeur, la froideur, l’épuisement douloureux d’atténuer la force mystérieuse et incorporelle de sa souffrance ; elle s’étendit sur le sol nu et laissa la nuit se refroidir autour d’elle, tandis que son magnifique corps de femme était secoué de sanglots, tel celui d’une enfant désespérée. »

Si Dorothea m’a parue la plus attachante de tous, le roman est riche de personnages aux caractères divers et toujours impeccablement brossés. À Middlemarch le lecteur fera ainsi également la connaissance de Rosamond et Fred Vincy. L’une superficielle et gâtée, rêve au grand roman que sera son histoire d’amour, au risque de s’aveugler ; tandis que son frère est un poltron, paresseux, amoureux d’une jeune fille estimée mais laide, habitué à perdre son argent au jeu et qui mise tous ses espoirs dans un héritage qui ne saurait tarder. Ou encore, le docteur Lydgate, nouvel arrivant dans la région, ambitieux et déterminé à percer dans le monde médical au moyen de nouvelles méthodes ; Will Ladislaw, un cousin éloigné qui devient de plus en plus gênant ; Mr Bulstrode, un banquier aussi respecté que détesté dont le passé refait surface… et tant d’autres personnages, plus ou moins secondaires, qui contribuent à rendre cette petite bourgade extraordinairement vivante. Du reste, les commérages, inhérents aux petites villes où tout le monde se connait et se jauge, occupent une grande place dans les différentes intrigues qui s’y nouent.

« La destinée est là, sarcastique, tenant cachée dans sa main la liste des acteurs dans le drame de notre vie. »

C’est donc un roman ambitieux, qui offre un panorama extraordinaire de l’Angleterre rurale de l’époque, abreuvant le lecteur d’anecdotes et de détails, construit autour de mariages souvent malheureux, du fait d’écarts d’âge, d’argent, de secrets, d’incompréhensions, ou de jalousies, où les sentiments se heurtent bien souvent aux convenances, et les tares cachées des individus ne résistent pas bien longtemps aux regards scrutateurs des voisins. Un roman exigeant mais sublime, dont les pages s’égrènent toutes seules tant on prend plaisir à la compagnie de cette galerie de personnages, jusqu’à la toute dernière qu’on tourne à regrets. Un roman aussi qui laisse toute sa place aux femmes : Dorothea, Mary, et même Rosamond… des femmes dont le libre arbitre et la personnalité en font des figures incroyablement fortes. George Eliot, dont j’avais pourtant un peu boudé Silas Marner, fait partie de ces femmes de lettres incroyables qui ont marqué le paysage littéraire anglais par la seul force de leur talent et de leur détermination. Si Middlemarch ne m’a pas emportée comme ont pu le faire Les Hauts de Hurlevent et Jane Eyre par exemple, dans lesquels on retrouve bien davantage le déchainement des passions, tant dans l’histoire que dans le style, je me souviendrai néanmoins longtemps de ce chef d’oeuvre qui pour l’intelligence du propos et l’incarnation parfaite d’une époque, dans tous ses aspects, est à mon sens incontournable.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

 

 

 

Éditions Folio, traduit par Sylvère Monod, 8 décembre 2005, 1152 pages

 

 

6 commentaires sur “Middlemarch – George Eliot

  1. Quelle belle chronique ! je rajoute ce roman à ma liste d’envies surtout que j’aime bien ceux qui sont sur l’époque victorienne.
    Merci pour la découverte, bonne journée !

  2. Merci pour ce beau compte-rendu enthousiaste ; ce gros roman (j’aime les gros romans quand ils sont bons) attend sagement dans ma bibliothèque, et s’il peut « m’emporter » presqu’autant que Jane Eyre, alors ce sera un bonheur de le lire !

  3. un grand souvenir de lecture lu pendant le Victober (en anglais) j’ai adoré ce livre et pourtant les premières pages peuvent effrayer mais après on avale les 1000 pages avec plaisir

    1. Oui exactement, il faut dépasser le début qui est un peu ardu, et ensuite ça se lit tout seul !

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